Non classé

RDC : Kinshasa, une capitale toujours hors contrôle ?

Published

on

Kinshasa est aujourd’hui la troisième ville la plus peuplée d’Afrique. Selon les projections, elle pourrait dépasser Le Caire d’ici 2035 et devenir la deuxième métropole du continent. Chaque jour, de nouveaux arrivants s’y installent, attirés par l’espoir d’opportunités. Mais la capitale congolaise, déjà saturée, étouffe sous le poids de sa démographie galopante. Les infrastructures, elles, n’ont pas suivi : routes défoncées, électricité instable, réseaux d’assainissement quasi inexistants. Malgré les travaux de réhabilitation engagés sur plusieurs artères secondaires, la ville peine encore à donner l’image d’une gestion maîtrisée.

Dès l’aube, la mégapole s’anime dans un tumulte incessant. Sur les rives du fleuve Congo, les klaxons couvrent les voix des vendeurs ambulants qui installent leurs étals improvisés sur des places publiques comme Magasin-Kintambo. Les taxis-bus brinquebalants, surnommés « esprits de mort », s’agglutinent, ignorant piétons et automobilistes. « Il n’y a pas assez de parkings, la ville n’a rien prévu. Ici, c’est le Far West : le plus fort impose sa loi », lâche un rabatteur chargé de remplir les véhicules. Pendant ce temps, motos-taxis et cambistes s’emparent des allées du rond-point, au grand désarroi des passants. Bienvenue à Kinshasa : capitale tentaculaire, hors norme, où plus de 17 millions d’habitants tentent de cohabiter dans un désordre à la fois fascinant et souvent ingérable.

L’économie de la débrouille

Dans une capitale où l’autorité de l’État se fait rare, c’est « l’article 15 » qui domine, une loi imaginaire popularisée par les musiciens kinois : débrouillez-vous. Faute d’emplois formels, chacun invente son gagne-pain. À Masina, dans l’Est de la ville, tout s’achète et tout se vend : sachets d’eau, minutes de communication, beignets, ignames ou friperie. Sur le boulevard Lumumba comme dans bien d’autres artères, les petits commerces s’alignent sans ordre. Selon la Banque mondiale, près de 80 % de l’économie congolaise reste informelle. La Confédération syndicale congolaise (CSC), elle, chiffre ce taux à 97,5 %.

Dans les marchés géants comme Gambela ou Matete, une foule de vendeurs sans licence s’agite dans un chaos vital. Schola, 55 ans, gère depuis quinze ans un restaurant de fortune à Gombe :

« On n’a pas le choix. Il n’y a pas de travail, alors on crée le nôtre. Même pour rester ici, il faut payer les policiers ou les agents de la commune. » Robert, vendeur de tissus, confirme :

« Les policiers nous demandent de l’argent. Ils font semblant de nous chasser, puis nous laissent revenir. » Ces arrangements tolérés transforment chaque marché en un théâtre d’improvisation, où la survie prime sur la légalité.

L’absence de planification urbaine

Avec ses 17,8 millions d’habitants, Kinshasa étouffe, non pas par manque d’espace, mais par absence de vision. « La capitale n’a pas de plan directeur depuis plus de vingt ans », confie un urbaniste rencontré à Mont-Ngafula. Résultat : des quartiers surgissent sans logique, souvent en zones inondables ou difficilement accessibles. À Limete (Ndanu) comme à Matete (Debonhomme), les dernières pluies des 5 et 6 mai ont submergé rues et habitations, laissant la municipalité débordée. Pourtant, la ville s’est concentrée autour de la Gombe, alors qu’immenses terrains demeurent inoccupés vers Maluku et la N’sele. L’électricité, elle, reste un autre casse-tête : les coupures rythment le quotidien. Le soir, des pans entiers de Kinshasa brillent davantage des phares de voitures et du ronflement des générateurs que du réseau public. Avec un taux national d’électrification estimé à 10 %, même la capitale, qui capte une large part de la production, ne parvient pas à échapper à la pénurie.

Le gouvernement central colmate les brèches…

Kinshasa, c’est aussi la capitale des embouteillages monstres, où la circulation vire chaque jour au chaos. Des routes défoncées, couvertes de nids-de-poule, et des caniveaux constamment bouchés compliquent la vie des automobilistes comme des piétons.

Pour tenter d’inverser la tendance, le gouvernement central a lancé fin 2023 un vaste programme de réhabilitation des voiries secondaires. Objectif : réhabiliter plus de 200 kilomètres de routes dans les 24 communes de la ville, désenclaver les quartiers populaires et fluidifier une circulation asphyxiée. « Sur les deux problèmes majeurs de Kinshasa, la voirie et la gestion des déchets, le gouvernement central s’est engagé à moderniser intégralement les routes urbaines. Sous la coordination de la Première ministre, tous les projets sont financés via le ministère des Finances afin d’améliorer la mobilité urbaine et de créer les conditions d’une croissance endogène et durable », explique Doudou Fwamba, ministre des Finances. La plupart des nouvelles routes sont construites en béton, appelées « chaussées rigides ». Plus coûteuses à réaliser, elles offrent toutefois une durée de vie bien supérieure à l’asphalte : jusqu’à trente ans, contre dix à quinze ans pour une route bitumée. « Le choix du béton s’est imposé », confirme un ingénieur en chef de l’Office des Voiries et Drainage (OVD). « Il résiste mieux aux pluies diluviennes et demande moins d’entretien. »

Le pessimisme de Jean Bamanisa

Promoteur d’Expo Béton et ancien gouverneur de la province de l’Ituri, Jean Bamanisa Saidi s’est montré pessimiste et très critique à l’égard des travaux de voirie urbaine menés par le gouvernement. A travers une tribune intitulée « Kinshasa, capitale des travaux éternels : on refait donc on avance ? », publiée début mai, il s’est interrogé sur l’efficacité des chantiers entrepris pour lutter contre les embouteillages qui paralysent régulièrement la capitale congolaise. Comme un « Jean Baptiste » qui crie dans le désert, Bamanisa alerte sans cesse sur « l’urbanisation sauvage » qui caractérise la ville. Selon lui, si le centre urbain est difficilement récupérable, le gouvernement devrait au moins veiller sur les nouveaux lotissements des terrains. Dans un post sur le réseau X, il conseille même au gouvernement de confier les zones situées le long des rocades Kin-Est et Kin-Ouest à des entreprises immobilières pour construire des cités qui respectent les normes. Une construction qui prendra en compte les centres récréatifs, les écoles, les hôpitaux et les voies d’assainissement.                 

Au sujet des embouteillages, Jean Bamanisa pointe plusieurs causes structurelles dans sa tribune, parmi lesquelles le manque de transparence dans la passation des marchés publics. Pour cet ancien gouverneur, la capitale ne résout pas ses problèmes, elle les réactive indéfiniment. « Prenez une route, elle est déjà défoncée. C’est normal, elle a été inaugurée il y a six mois. On l’a construite sans caniveau, sur des nappes phréatiques, avec un bitume aussi épais qu’un serment politique. Puis viennent les pluies, les embouteillages, les camions surchargés, et surtout l’oubli de toute logique urbanistique », a-t-il écrit. Ce promoteur d’Expo Béton pense que les décideurs politiques sont à la base de cet éternel chaos. « Les experts le disent. Les ingénieurs le répètent. Mais les décideurs, eux, s’en tiennent à leur doctrine : on refait pour dire qu’on fait. Et quand ça casse, on recommence. », a-t-il indiqué, soulignant que les mêmes erreurs produisent toujours les mêmes conséquences. 

Face au chaos, une jeunesse bouillonnante

Kinshasa n’est pas qu’un décor de chaos. La capitale vibre d’une énergie brute, nourrie par une jeunesse créative et insoumise. Le rap y explose, les sapeurs continuent de défiler avec fierté dans des rues cabossées, tandis que les artistes plasticiens s’accrochent pour faire rayonner leurs œuvres au-delà des frontières.

Dans cette effervescence, l’espoir persiste, cabossé mais indestructible. Kinshasa est tout à la fois une ville-monde et un avertissement : un miroir cru des défis urbains de l’Afrique du XXIᵉ siècle, croissance incontrôlée, services publics défaillants, inégalités béantes mais aussi le théâtre d’une inventivité et d’une résilience hors du commun.

Heshima

Trending

Quitter la version mobile