Entre 2015 et 2016, la République démocratique du Congo (RDC) a été le théâtre de vastes mobilisations populaires contre toute tentative de modification de la Constitution visant à prolonger le mandat du président Joseph Kabila. Ces manifestations, souvent violemment réprimées, ont contraint l’ancien chef de l’Etat à passer le pouvoir à son successeur, Félix Tshisekedi, après deux années de retard. L’actuel président congolais, exerçant également son dernier mandat, nourrit visiblement l’ambition de modifier la loi fondamentale. La rue va-t-elle réagir comme par le passé ? Analyse.
Alors que le débat sur une possible modification ou changement de Constitution refait surface en République démocratique du Congo, une question s’impose : la mobilisation populaire peut-elle encore peser comme en 2016 sous Joseph Kabila, ou le rapport de force politique a-t-il profondément changé ?
Revenons en 2015, Kabila tente une révision de la loi électorale…
Janvier 2015. Sans le dire explicitement, le régime de Joseph Kabila décide de modifier la loi électorale en liant la tenue des prochaines élections législatives et présidentielle aux résultats du recensement général de la population. Ce projet était susceptible d’entraîner un report des scrutins censés avoir lieu fin 2016 et le maintien au pouvoir du président Joseph Kabila, à la tête de la RDC depuis 2001, au-delà du terme de son mandat. Consciente du piège de glissement du calendrier électoral, l’opposition mobilise la rue. Au moins 42 personnes ont été tuées lors de manifestations contre ce projet de révision de la loi électorale, d’après la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Le gouvernement de Kinshasa, pour sa part, faisait état d’un bilan de 15 morts, pour la plupart « des pillards abattus par des vigiles privés », d’après Lambert Mende, porte-parole du gouvernement de l’époque. Selon Paul Nsapu, secrétaire général de la FIDH pour l’Afrique à l’époque, la majorité des victimes ont été tuées alors qu’elles participaient aux manifestations politiques.
Ces manifestations de quatre jours avaient contraint le régime de Joseph Kabila à faire marche arrière. Le Sénat avait décidé de modifier l’alinéa litigieux qui conditionnait la tenue d’élections au recensement général de la population. Evariste Boshab – cadre du régime de l’époque – avait bien avant temporisé devant les Sénateurs, en précisant que l’article 8 de ce projet de loi pouvait être modifié et déconnecter le recensement de l’organisation des élections. Puis, Léon Kengo wa Dondo, le président du Sénat, avait pris les devants, en précisant avoir « écouté la rue ». « Les amendements contenus dans cet article sur les données démographiques ne parlent plus de recensement, car le recensement aurait peut-être excédé la limite de temps prévue par la Constitution » avait précisé Léon Kengo depuis son perchoir. Mais malgré cette pression populaire, Joseph Kabila a fini par dépasser son mandat de deux ans supplémentaires, moyennant un accord négocié avec l’opposition en 2016 lors du dialogue organisé par les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO).
Le risque d’un 3ème mandat revient sous Tshisekedi
Depuis 2024, la question atour de la modification ou changement de constitution s’impose à nouveau dans le débat public congolais. Organisant des itinérances en province, Félix Tshisekedi avait fait de la modification ou changement de constitution son cheval de bataille. Le 17 novembre 2024, lors de son meeting à la place de la Poste à Lubumbashi, dans le Haut-Katanga, où il était arrivé la veille dans la soirée, Félix Tshisekedi avait confirmé sa détermination de réviser ou de changer la Constitution du pays, sortant une phrase qui avait suscité la polémique en RDC. « Qui est celui-là qui va m’interdire moi, le garant de la Nation, de ne pas le faire ? », avait-il interrogé la foule présente lors de ce meeting. Il avait en profité pour nier toute intention d’obtenir un troisième mandat derrière cette réforme constitutionnelle. « Il y a eu désorientation sur ce que j’avais dit à Kisangani. Car, ce que j’avais dit à Kisangani n’avait rien à avoir avec un quelconque troisième mandat », avait-il ajouté.
La progression des rebelles de l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23) en décembre 2024 et la prise de Goma et Bukavu début 2025 avaient tempéré momentanément les velléités du régime Tshisekedi sur ce sujet. Mais en février et mars 2026, ce débat est revenu à la surface avec des officiels comme Didier Budimbu, ministre des Sports, qui a évoqué carrément un troisième mandat en faveur de Félix Tshisekedi.
La rue va-t-elle gronder comme en 2015 ?
Depuis quelques jours, des déclarations et initiatives au sein du pouvoir évoquent encore l’idée d’une révision, voire d’un changement de la Constitution de 2006, suscitant inquiétudes au niveau de l’opposition. Mais cette opposition, dans sa forme actuelle, peut-elle mobiliser ?
En 2015, la rue, soutenue par l’opposition et la société civile, avait contraint le régime à renoncer à toute modification constitutionnelle, y compris le fait de vouloir conditionner les élections au recensement de la population. Aujourd’hui, le contexte apparaît sensiblement différent. Le parti de l’opposition qui manifestait avec énergie en 2015 est maintenant au pouvoir : l’UDPS. Ce parti n’était pas le seul à battre le pavé. Il y a aussi le MLC de Jean-Pierre Bemba et l’UNC de Vital Kamerhe qui étaient aussi dans l’opposition mais qui se retrouvent aujourd’hui au sein du pouvoir de Félix Tshisekedi. Seul Martin Fayulu peut mobiliser la rue à ce jour. Mais l’homme n’a plus l’épaisseur politique d’antan. Il menait les manifestations politiques souvent en synergie avec des partis comme l’UDPS, le MLC et l’UNC qui se retrouvent aujourd’hui au pouvoir.
L’opposition, longtemps fragmentée, tente de se recomposer autour de ce débat. Fayulu a rencontré Jean-Marc Kabund, ancien de l’UDPS devenu opposant, pour évoquer notamment des manifestations à venir en cas d’une tentative de modification ou changement de constitution qui viserait à accorder un troisième mandat à Félix Tshisekedi. La perspective d’un changement de constitution a même permis à plusieurs figures politiques de se retrouver sur une ligne commune, dénonçant un projet jugé « dangereux » pour l’alternance démocratique.
Mais la capacité de mobilisation populaire reste incertaine. Contrairement à 2016, où la contestation s’était structurée autour d’un objectif clair – le départ de Kabila –, le débat actuel demeure encore informel et divise profondément l’opinion. Certains Congolais estiment que la priorité devrait être donnée à la crise sécuritaire dans l’Est ou aux défis socio-économiques, plutôt qu’à une réforme institutionnelle.
Heshima Magazine