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Musique congolaise : à quand la monétisation d’un géant culturel ?

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Après avoir rempli Paris La Défense Arena en 2023, Fally Ipupa est devenu le premier artiste africain francophone à remplir le Stade de France deux soirs de suite. Cette réussite marque le retour en force d’une musique locomotive du continent : la rumba. De Kinshasa à Paris, elle s’impose comme une puissance culturelle mondiale. Pourtant, derrière ce rayonnement, une question persiste : pourquoi ce succès ne se traduit-il pas encore en richesse durable pour ses créateurs en Afrique ? L’écosystème numérique du pays, comme du continent, ne permet pas encore aux artistes de générer des revenus décents.

Aujourd’hui, pour qu’un musicien francophone vive de son art, il doit conquérir le marché culturel français. Longtemps considérée comme l’une des musiques les plus influentes du continent, la musique congolaise continue de marquer les scènes internationales. Héritière de la rumba et du soukous, elle a façonné des genres à travers l’Afrique et au-delà, influençant même certaines musiques latino-américaines et européennes. À ce jour, cette influence s’est amplifiée avec le numérique. Les artistes congolais dominent une partie des plateformes de streaming en Europe. Selon une analyse récente relayée par plusieurs médias, près de 30 % des streams réalisés en France proviendraient d’artistes d’origine congolaise, illustrant le poids considérable de cette scène dans l’économie culturelle francophone.

Mais ce succès cache une réalité plus contrastée. Car si la musique congolaise rayonne, sa monétisation reste largement insuffisante en Afrique. Le problème est ancien : faiblesse des droits d’auteur, absence de structuration industrielle et manque de régulation. « Les artistes ne peuvent pas vivre de leurs œuvres », déplorait déjà un professionnel du secteur, pointant notamment le non-paiement des droits par certains diffuseurs. Ce paradoxe est aujourd’hui au cœur des débats. L’Afrique musicale bénéficie d’une visibilité mondiale croissante, portée par le streaming et les réseaux sociaux.
Mais cette expansion s’accompagne d’un modèle économique fragile, où les revenus restent faibles et mal redistribués. Des médias internationaux soulignent que la faible structuration des droits et des revenus du streaming freine encore la transformation de ce succès en richesse durable.

Fally Ipupa contraint de s’exporter pour mieux gagner

Pour vivre de son art, la star de la rumba congolaise Fally Ipupa est contrainte de s’exporter. L’artiste de 48 ans, crédité de 400 000 albums vendus et de plus de 4 milliards de streams selon M6 Info, est enregistré au SNEP, le Syndicat national de l’édition phonographique en France. Fally Ipupa est ainsi devenu le premier artiste africain résidant en Afrique à intégrer le Top Albums SNEP. Au pays, la Société congolaise des droits d’auteur et des droits voisins (SOCODA) ne fonctionne pas à plein régime. Les artistes ne perçoivent pas régulièrement les redevances qui leur sont dues. C’est pourquoi d’autres figures, comme Koffi Olomide, sont également enregistrées en France pour la gestion de leurs droits. Résultat : une dépendance persistante aux marchés étrangers. Concerts en diaspora, signatures avec des labels internationaux, collaborations globales : autant de leviers qui renforcent la visibilité, mais déplacent souvent la valeur hors du continent. Pendant ce temps, les marchés locaux restent limités par un faible pouvoir d’achat et des infrastructures culturelles encore insuffisantes.

Pourtant, les signaux d’espoir existent. La croissance du streaming en Afrique, l’émergence de nouveaux artistes et l’intérêt accru des investisseurs pourraient transformer l’écosystème. Un autre frein majeur reste le système de paiement en ligne, qui accuse un grand retard en RDC et dans bien d’autres pays africains. À l’époque du père de l’afrobeat, Fela Kuti, on pouvait dire : « Ma musique n’est pas faite pour divertir, mais pour faire passer un message ». Un demi-siècle plus tard, la formule ne convient plus guère à ses lointains héritiers. Aujourd’hui, son afrobeat est devenu un style qui enrichit des artistes au Nigeria et ailleurs. D’où la nécessité de structurer l’industrie, dont l’essentiel des ventes se fait désormais en streaming.

Comment retenir les recettes des artistes sur le continent ?

L’Afrique doit penser à une meilleure gestion des droits, à des politiques publiques adaptées et au développement d’une industrie musicale locale solide pour retenir les artistes et capter les dividendes sur place. Le double concert de Fally Ipupa aurait généré près de 20 millions d’euros en France. Des fonds qui bénéficient à l’économie française alors que l’Afrique, et la RDC en particulier, auraient pu capitaliser ces recettes. La billetterie a généré plusieurs millions d’euros, sans compter l’hôtellerie et la restauration occupées par les spectateurs venus d’Europe et d’Afrique. Un événement de cette ampleur active toute une chaîne de valeur : hôtels, transports, restauration, tourisme. Si ces événements se déroulaient sur le continent d’origine des artistes, l’Afrique capterait ces recettes. Encore faudrait-il que le pouvoir d’achat des spectateurs permette d’assister à de tels concerts, avec des prix de billets comparables à ceux pratiqués au Stade de France.

À ce jour, la musique congolaise est une puissance culturelle incontestée. Son avenir dépendra d’une question cruciale : saura-t-elle enfin transformer son succès en véritable industrie monétisée ? Le pays ne semble pas encore prêt à s’engager pleinement sur cette voie. Le risque de voir l’art congolais poursuivre son exode vers l’Hexagone reste donc entier.

Heshima Magazine

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