Quelques semaines après sa condamnation à mort par contumace, Joseph Kabila a fait une réapparition remarquée à Nairobi. L’ancien président de la République démocratique du Congo (RDC), condamné pour trahison et crimes de guerre, a convoqué un conclave d’opposants les 14 et 15 octobre dans la capitale kenyane, donnant naissance à une nouvelle plateforme politique baptisée « Mouvement sauvons la RDC ». Cette résurgence soulève une question centrale : s’agit-il d’une stratégie politique minutieusement orchestrée ou d’une tentative nostalgique de reconquérir un pouvoir définitivement perdu ?
La Haute Cour militaire de Kinshasa a prononcé le 30 septembre 2025 une condamnation à mort contre Joseph Kabila, assortie d’une amende historique de 33 milliards de dollars américains. Le tribunal l’accuse d’être le chef véritable de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), coalition politico-militaire dont le M23 constitue le bras armé dans l’est du pays.
Selon le général Joseph Mutombo, président de la Cour, Kabila aurait dirigé des réunions stratégiques, supervisé des camps d’entraînement et orchestré les hostilités qui ont déchiré les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Les accusations reposent notamment sur le témoignage d’Éric Nkuba Shebantu, conseiller stratégique et politique de Corneille Nangaa, président de la rébellion AFC actuellement emprisonné, qui a rapporté des propos de Joseph Kabila concernant un plan visant à s’opposer au président Félix Tshisekedi.
Absent tout au long du procès ouvert le 25 juillet 2025, Kabila n’a jamais comparu devant ses juges ni mandaté d’avocat pour le défendre. Cette absence alimente les controverses. Pour ses partisans, elle témoigne du caractère politique d’un procès visant à écarter un opposant de premier plan. Pour ses détracteurs, elle révèle son incapacité à répondre à des accusations étayées par des éléments concrets.
Nairobi, le retour par l’étranger
Kabila a choisi le Kenya pour orchestrer son retour politique. Le conclave de Nairobi a réuni une poignée de figures de l’opposition, dont l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo, lui aussi en délicatesse avec la justice congolaise, ainsi que des personnalités comme Franck Diongo, Jean-Claude Vuemba et des fidèles historiques tels que Raymond Tshibanda.
La déclaration finale du conclave reprend les critiques que Kabila adresse depuis plusieurs mois au pouvoir de Félix Tshisekedi : « dérive autoritaire, espace démocratique restreint, justice instrumentalisée et dégradation sécuritaire dans l’est du pays ». Le nouveau mouvement appelle à « mettre fin à la tyrannie » et à « restaurer l’autorité de l’État ».
Cependant, des figures majeures de l’opposition comme Moïse Katumbi et Martin Fayulu ont brillé par leur absence. Cette difficulté à rassembler largement pose la question de la viabilité de cette nouvelle plateforme et de sa capacité à constituer une alternative crédible, alors même qu’elle ne réunit pas nécessairement les figures de proue de l’opposition.
Les Forces Politiques Alliées de l’UDPS/Tshisekedi ont dénoncé la tenue de ce conclave à l’étranger, y voyant une complicité du Kenya dans une opération visant pourtant la déstabilisation de la RDC. Le choix de Nairobi plutôt que Kinshasa reflète aussi les difficultés de Kabila à y retourner sans être arrêté immédiatement compte tenu de sa condamnation.
Un passé qui divise et interroge
Le bilan de Joseph Kabila à la tête de la RDC pendant dix-huit ans fait l’objet d’appréciations contrastées. Ses partisans lui créditent d’avoir maintenu une certaine stabilité institutionnelle et d’avoir organisé les premières élections démocratiques depuis l’indépendance. Ses détracteurs dressent un tableau beaucoup plus sombre : corruption systémique, violations des droits humains, délabrement des infrastructures et enrichissement personnel.
L’enquête Congo Hold-Up, basée sur plus de 3,5 millions de documents bancaires fuités, a révélé des transferts financiers importants impliquant l’entourage présidentiel durant l’ère Kabila. Le maintien de son mandat deux ans au-delà de l’échéance constitutionnelle en 2016 reste une tache indélébile dans son bilan politique.
Plus troublant encore, des accusations persistent quant à ses liens avec le Rwanda. Certaines investigations affirment que, sous son règne, d’importantes sommes d’argent auraient été régulièrement détournées au profit du régime de Paul Kagame. Sa présence à Goma en mai 2025, puis à Bukavu, dans des zones partiellement contrôlées par le M23 venu du Rwanda, où son avion a atterri, a ravivé les soupçons de connivence. Non seulement avec les rebelles, mais surtout avec Kigali, accusé de soutenir activement le mouvement M23.
La question des liens Kabila-M23
Les accusations de collusion entre Joseph Kabila et le mouvement rebelle M23 constituent l’un des volets les plus sensibles du dossier, ternissant davantage son image tant au niveau national qu’international. Selon le gouvernement congolais, plusieurs éléments viendraient étayer ces soupçons, notamment des témoignages directs et surtout la présence très remarquée de l’ancien président à Goma et à Bukavu en mai 2025, en provenance du Rwanda. Le ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani Lukoo, a dénoncé ce qu’il a qualifié de « choix délibéré de rentrer au pays par une ville sous contrôle de l’ennemi ». Des responsables de l’AFC se sont d’ailleurs « réjouis » publiquement de cette arrivée, un geste interprété par certains comme une confirmation implicite de liens politiques ou logistiques entre les deux parties.
Parallèlement, plusieurs enquêtes font état d’éventuels transferts financiers opérés mensuellement sous le régime Kabila au profit du gouvernement de Paul Kagame. Ces révélations, conjuguées à son passage par le Rwanda et à sa présence dans des zones sous influence du M23, ont ravivé les soupçons de connivence non seulement avec les rebelles, mais aussi avec Kigali, soutiens actif du mouvement.
Joseph Kabila, pour sa part, rejette catégoriquement toute implication. Il dénonce un « montage politique » visant, selon lui, à le discréditer et à masquer les échecs sécuritaires du pouvoir actuel.
Un capital politique limité
Si Kabila tente un retour, c’est aussi parce qu’il perçoit une faille dans le paysage politique congolais. L’opposition reste fragmentée et peine à s’unir autour d’une alternative crédible à Tshisekedi.
Cependant, les sondages et analyses suggèrent que Kabila ne bénéficie d’aucune nostalgie populaire significative. « Il n’y a pas de forte nostalgie pour Kabila dans le pays aujourd’hui », confirme un analyste politique cité par le journal allemand Deutsche Welle. La jeunesse congolaise, qui représente une part croissante de l’électorat, aspire à un renouvellement que l’ancien président peine à incarner.
Kabila tente de se positionner comme l’homme d’expérience capable de ramener la stabilité, mais son propre bilan conteste cette prétention. Son incapacité à résoudre les problèmes de l’est durant ses dix-huit années de règne affaiblit considérablement son argumentaire.
Les fragilités du régime Tshisekedi
Le gouvernement Tshisekedi fait face à des défis majeurs qui fragilisent sa position. La perte temporaire de Goma et Bukavu en janvier 2025 a constitué un revers militaire et symbolique important. La capacité des FARDC à reprendre durablement le contrôle de l’est demeure incertaine.
Sur le plan économique, les promesses de développement se heurtent aux réalités budgétaires. La mise en œuvre effective de la gratuité de l’enseignement et des soins de santé reste inégale selon les provinces. Les infrastructures, bien qu’en cours de réhabilitation, ne progressent pas au rythme espéré par la population.
Ces difficultés alimentent une certaine désillusion et ouvrent des espaces pour l’opposition, même si celle-ci peine à capitaliser sur ces faiblesses. Le président Tshisekedi doit démontrer sa capacité à tenir ses engagements d’ici 2028 pour conserver la confiance d’un électorat exigeant.
Le PPRD entre répression et résistance
Le PPRD, parti historique de Kabila, traverse une période difficile. La suspension de ses activités par les autorités en avril 2025, suivie de la réquisition de son siège, témoigne de la pression exercée par le pouvoir.
Le parti dénonce ces mesures comme une atteinte aux libertés fondamentales et une tentative de museler l’opposition. Le gouvernement justifie ces actions par des préoccupations sécuritaires, évoquant des liens entre le PPRD et la rebellion AFC/M23 dans l’est.
Le PPRD a néanmoins annoncé la reprise unilatérale de ses activités début mai 2025, défiant ainsi les autorités. Cette résistance témoigne d’une détermination à peser sur l’échiquier politique, avec ou sans Kabila à sa tête.
Élections 2028, un horizon incertain
Le retour de Kabila s’inscrit dans une perspective électorale claire : les élections générales de 2028. Cependant, plusieurs inconnues pèsent sur la tenue effective de ce scrutin dans un contexte de guerre à l’est.
Le président Tshisekedi s’est engagé à respecter le calendrier constitutionnel, contrairement à Kabila qui avait reporté les élections de deux ans en 2016. Cette différence de comportement constitue un marqueur important de la consolidation démocratique.
Des réformes électorales sont en cours pour améliorer la transparence du processus. Leur mise en œuvre effective déterminera la crédibilité du scrutin de 2028 et la confiance des acteurs politiques dans le processus.
Kabila espère probablement profiter d’un éventuel report des élections pour dénoncer une dérive autoritaire, se positionnant alors en défenseur de l’ordre constitutionnel. Un scénario paradoxal pour celui qui a maintenu son mandat au-delà de l’échéance légale, mais cohérent avec une stratégie opportuniste.
Une stratégie risquée aux résultats incertains
Le retour de Kabila relève autant du calcul politique que de la nostalgie du pouvoir. L’ancien président a identifié une fenêtre d’opportunité dans le contexte actuel et entend la saisir. Sa patience stratégique, acquise durant ses longues années au pouvoir, constitue son principal atout.
Sa stratégie repose sur plusieurs piliers : la victimisation en se présentant comme persécuté par une justice instrumentalisée, la légitimation historique en rappelant son rôle dans les transitions, et le positionnement en alternative face aux échecs du pouvoir actuel.
Cependant, cette stratégie comporte des risques majeurs. Son bilan contesté, ses liens avec le M23, et sa faible popularité constituent des handicaps difficilement surmontables. La communauté internationale reste également méfiante vis-à-vis d’un acteur susceptible de compliquer le processus de paix.
Face à lui, le président Tshisekedi bénéficie de la légitimité démocratique et d’un bilan contrasté mais avec des réalisations tangibles dans les secteurs sociaux et infrastructurels. Ses efforts pour défendre la souveraineté nationale, malgré les revers militaires, lui confèrent une stature de chef d’État responsable.
Entre stratégie et nostalgie
Le retour de Joseph Kabila sur la scène politique tient probablement des deux. Il y a chez lui une forme de nostalgie du pouvoir, commune à de nombreux anciens dirigeants. Mais il y a surtout un calcul politique, celui d’un homme qui pense avoir identifié une opportunité dans le chaos actuel.
Le conclave de Nairobi marque le début d’une longue bataille dont l’issue demeure incertaine. Kabila ne peut probablement pas revenir au pouvoir par les urnes dans l’immédiat, mais il peut espérer reconquérir une influence politique significative.
Reste à savoir si les Congolais, qui ont connu les difficultés de son long règne, sont prêts à lui offrir une seconde chance face à d’autres figures présidentiables comme Martin Fayulu, Jean-Pierre Bemba, Denis Mukwege ou Moïse Katumbi. La réponse à cette question dira si ce retour marque le début d’une nouvelle ère ou le dernier soubresaut d’un passé révolu. Entre ces deux lectures, une certitude s’impose : la scène politique congolaise demeure profondément divisée, et la route vers 2028 s’annonce tumultueuse pour tous les acteurs en présence.
Heshima Magazine