Alors que les espoirs de désescalade renaissaient entre Kinshasa et l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23), la nouvelle impasse observée dans l’application des engagements conclus à Doha et à Montreux vient raviver les inquiétudes sur la stabilité de l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Malgré trois accords successifs, les parties peinent à transformer les promesses diplomatiques en actes concrets sur le terrain. Au contraire, des attaques continuent entre les deux camps.
La dynamique de paix engagée ces derniers mois entre le gouvernement congolais et l’Alliance Fleuve Congo/M23 semble une nouvelle fois s’essouffler. Après deux signatures d’accords à Doha, au Qatar, et une autre à Montreux, en Suisse, les mécanismes de mise en œuvre restent bloqués, alimentant un climat de méfiance entre les protagonistes. En avril dernier à Montreux, en Suisse, les deux parties s’étaient accordées notamment de libérer les prisonniers de part et d’autres dans un délai de 10 jours. Au total, trois cent onze détenus retenus par la rébellion, cent soixante-six côté gouvernemental. Les listes étaient établies, les protocoles signés, le facilitateur désigné. Et pourtant, le 28 avril, date limite fixée à l’issue des négociations de Montreux, aucune libération n’a eu lieu. Ni du côté de l’AFC/M23, ni du côté du gouvernement congolais.
Ces libérations ne devraient pas se faire de manière unilatérale. Les deux parties doivent signaler simultanément qu’elles sont prêtes à remettre leurs détenus. Les accords de principe, conclus dans le cadre des mesures de confiance, fixent les règles pour ces libérations. Les parties remettent leurs détenus au facilitateur désigné et ce dernier assure le transfert. Le travail de vérification et d’identification des personnes concernées a été mené, d’après RFI. La rébellion semble prête à libérer les détenus mais le gouvernement congolais, de son côté, n’a pas encore donné de signal. Certaines sources diplomatiques expliquent que sans l’accord explicite du gouvernement congolais, le facilitateur ne peut pas se déplacer pour récupérer des détenus, même si un camp est prêt à les remettre. C’est la nature même du mécanisme qui l’impose : il s’agit d’un échange, pas d’une remise à sens unique, explique ce média.
Kinshasa brandit des contraintes liées à la justice
Si l’AFC/M23 peut paraitre prête pour l’échange des prisonniers, Kinshasa veut respecter la procédure judiciaire dans le cas de certains détenus. Certaines libérations ne peuvent pas intervenir sans que des procédures judiciaires et réglementaires soient au préalable respectées. Des détenus figurant sur les listes seraient sous le coup de décisions de justice ou de mesures administratives qui, en droit congolais, doivent être levées avant toute remise en liberté. Ce passage obligé prendrait du temps, selon des sources gouvernementales et le délai de dix jours fixé à Montreux n’aurait pas suffi à le franchir.
Des combats persistent malgré les négociations…
Les combats ont d’ailleurs repris dès le lendemain de la fin des négociations en Suisse. Des frappes de drones ont visé des villages du Sud-Kivu dès le 19 avril, faisant des victimes civiles. L’AFC/M23 a de son côté signalé des attaques dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu. Le vendredi 8 mai, Washington a condamné la frappe de drone signalée à Mushaki, dans la province du Nord-Kivu ainsi que les massacres rapportés près d’Uvira, au Sud-Kivu. Les Etats-Unis ont appelé « toutes les parties » à la « retenue maximale », au respect de leurs engagements de cessez-le-feu et à la protection des civils. D’après l’AFC/M23, les forces armées de la RDC auraient frappé le marché de Mushaki, dans le territoire de Masisi à l’aide d’un drone, faisant selon la rébellion un bilan provisoire d’au moins 20 morts et plus de 57 blessés. Jusqu’au 9 mai, le gouvernement congolais n’a pas souhaité commenter ces événements.
Un troisième échec après les deux signatures de Doha
Après une première signature à Doha puis une deuxième en novembre 2025 sur l’accord-cadre, la signature de Montreux en Suisse était la troisième sans forcément que les choses évoluent sur le terrain. L’accord-cadre signé à Doha avait pour objet de définir une série de protocoles, dont plusieurs devraient être négociés dans les deux semaines suivant la signature. Ces documents concernaient notamment l’accès humanitaire, les arrangements sécuritaires et le DDR, la restauration de l’autorité de l’État, le retour des déplacés et réfugiés, la relance économique ainsi que la justice transitionnelle.
Le texte insistait aussi sur la résolution des causes profondes du conflit, la lutte contre la discrimination, le renforcement de l’unité nationale et la mise en place d’une gouvernance inclusive. Depuis cette étape, les lignes n’avaient toujours pas suffisamment bougé. A l’étape de Montreux, en Suisse, ils se sont mis d’accord, le 18 avril 2026, sur l’accès humanitaire, la surveillance d’un cessez-le-feu et la libération des prisonniers. Concrètement, d’après leur déclaration commune, le gouvernement et les rebelles de l’AFC/M23 se sont engagés à respecter le droit international. Ils sont prêts à s’abstenir de toute attaque contre les biens et les infrastructures vitaux pour la population civile, tels que les denrées alimentaires, l’approvisionnement en eau, les hôpitaux et les écoles. L’accès à une aide humanitaire rapide et sûre devrait être facilité, les travailleurs humanitaires doivent être protégés et les biens humanitaires ne doivent être ni pillés ni détournés. Les blessés et les malades doivent bénéficier de soins médicaux. Mais depuis, les avancées sur le terrain ne sont pas concrètes.
Pour que le processus avance, des sources proches du dossier estiment qu’une pression politique plus forte des facilitateurs sera nécessaire. Sans cela, la liste des engagements non tenus risque de continuer à s’allonger. Ce troisième échec fragilise davantage les efforts diplomatiques entrepris par les partenaires régionaux et internationaux pour ramener une paix durable dans l’Est de la République démocratique du Congo. Plusieurs analystes craignent désormais une reprise des affrontements à grande échelle si aucun compromis rapide n’est trouvé.
Au-delà des tractations politiques, ce sont surtout les populations civiles qui continuent de payer le prix de cette instabilité persistante. Entre déplacements massifs, insécurité chronique et crise humanitaire grandissante, l’espoir d’un retour durable à la paix semble encore suspendu à une volonté politique de deux camps qui tarde à se concrétiser. Certaines sources diplomatiques avertissent que si l’étape des libérations des prisonniers de deux camps n’est pas franchie, c’est la crédibilité de l’ensemble des engagements pris à Montreux qui serait en jeu.
Heshima Magazine