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De Mobutu à Tshisekedi : les stratégies des chefs d’État congolais face au Rwanda

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Depuis plus de trois décennies, la République démocratique du Congo (RDC) entretient des relations complexes, souvent conflictuelles, avec le Rwanda. Ces tensions, réveillées notamment par les guerres dans l’est du pays et la résurgence du groupe armé M23, révèlent davantage des enjeux sécuritaires entre les deux pays. Des chefs d’État congolais ont chacun, à sa manière, fait face à ces défis de souveraineté, de légitimité politique, ainsi que des dynamiques diplomatiques et militaires au niveau régional ou international. De Mobutu Sese Seko à Félix Tshisekedi, voici un panorama des approches successives, comparables en certains aspects, contrastées dans beaucoup d’autres.

Sous Mobutu Sese Seko (1965-1997), la RDC – alors Zaïre – vivait dans le cadre de la guerre froide, avec des alliances fluctuantes, mais un contrôle intégral du territoire congolais était observé, notamment dans l’est du pays. Pendant cette guerre froide, le Zaïre était un allié de l’Occident. Les relations avec le Rwanda étaient relativement stables jusqu’en 1994, année du génocide des Tutsis au Rwanda.

Après ces massacres, des centaines de milliers de réfugiés hutus, y compris des miliciens, s’installèrent dans l’est du Zaïre. Plutôt que d’imposer une réponse forte, Mobutu adopta une position de tolérance relative, utilisant cette situation comme levier de pression politique sur Kigali, tout en peinant à imposer l’autorité de l’État dans les régions frontalières. Pour son Premier ministre de l’époque, Léon Kengo wa Dondo, cette situation était imposée par la communauté internationale qui avait exigé du Zaïre d’ouvrir ses frontières aux réfugiés en majorité hutus qui fuyaient l’entrée des rebelles du FPR de Paul Kagame au Rwanda dans la foulée du génocide qui se perpétrait. Le génocide rwandais a provoqué un exode massif de réfugiés vers l’est du Zaïre, mais aussi des militaires armés du régime du président Juvénal Habyarimana.

Mobutu face au Rwanda

Le maréchal Mobutu, qui soutenait comme la France le régime du président Habyarimana, se retrouvait alors face à un régime hostile installé à Kigali. Devenu malade, Mobutu n’a plus eu la même énergie politique pour faire face à la situation qui venait de se créer à l’est. Le faible contrôle de cette partie – tant sur les populations rwandaises réfugiées que sur les groupes armés – ouvrit la voie à l’intervention rwandaise lors de la première guerre du Congo en 1996.

Les approches utilisées par le régime Mobutu pour faire face à cette situation n’ont pas permis de sauver son régime. « Mobutu voulait privilégier la stabilité intérieure par compromis, éviter un conflit ouvert avec le Rwanda, tout en s’appuyant sur la posture de victime/résistant dans les discours officiels. Mais cela coûta cher : affaiblissement de l’autorité de l’État, apparition de foyers de tension incontrôlés, et finalement, perte de légitimité », explique un analyste pour qui la chute de Mobutu était une initiative des pouvoirs rwandais, ougandais et burundais. Laurent-Désiré Kabila ne fut qu’un paravent qui masquait une invasion étrangère.

Après le génocide, plus d’un million de réfugiés hutus, dont des miliciens Interahamwe, s’étaient aussi installés à l’est du Zaïre. Parmi les raisons qui ont conduit à la première guerre du Congo figurent une tolérance passive de la présence des réfugiés hutus armés, utilisée comme levier politique contre le nouveau régime rwandais (dirigé par le FPR de Paul Kagame). Une faiblesse du contrôle de l’Est car Mobutu ne parvenait plus à gérer les tensions entre communautés locales et les réfugiés. Cette situation servira de prétexte à l’intervention du Rwanda en 1996, lors de la première guerre du Congo.

Laurent-Désiré Kabila : la rupture et le nationalisme

Lorsque Laurent-Désiré Kabila renversa Mobutu en 1997, la RDC entra dans une nouvelle ère. Initialement allié au Rwanda (et à l’Ouganda), ses relations avec Kigali se détériorèrent rapidement. Dans un témoignage livré à Afrique XXI en 2024, la journaliste belge Colette Braeckman, spécialiste de la région des Grands Lacs, est revenue sur son expérience de la première guerre du Congo. Le 16 mai 1997, après trente-deux années de pouvoir sans partage, Mobutu Sese Seko fut renversé par les troupes de Laurent-Désiré Kabila. Dans son autobiographie, Mes carnets noirs, Colette Braeckman est revenue sur la conquête éclair du chef des rebelles, Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier n’était en réalité qu’un pion que le Rwanda voulait utiliser pour donner une image congolaise à cette invasion. Cette journaliste belge a rappelé le rôle actif joué par le Rwanda et l’Ouganda, ainsi que les massacres perpétrés durant cette période.

En 1996-1997, Kagame est accusé d’ingérence dans les affaires internes du Zaïre du maréchal Mobutu et d’en violer la souveraineté nationale. Cette ingérence déboucha sur la première guerre du Congo et la chute de Mobutu. Pour Colette Braeckman, la France, en laissant partir des milliers de génocidaires avec armes et bagages dans l’est du Congo, est en grande partie responsable des guerres qui suivirent dans cette région, jusqu’à aujourd’hui. En octobre 1996, sans trop de surprise car elle avait été annoncée par Paul Kagame lui-même, la première guerre du Congo commença.

L’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), un mouvement hétéroclite, avait entamé une offensive au départ du Sud-Kivu. Sa première cible avait été l’hôpital de Lemera, où travaillait un gynécologue qui allait devenir célèbre par la suite, le docteur Denis Mukwege. Le médecin, qui s’était rendu à Bukavu pour déposer un collègue à l’aéroport, échappa de justesse aux tueurs mais, au retour, il dut découvrir un carnage. L’établissement étant soupçonné d’accueillir et de soigner des réfugiés hutus aussi bien que des citoyens congolais, les combattants n’avaient pas fait le tri : les malades furent achevés sur leur lit, le personnel exécuté, rapporte Braeckman via Afrique XXI. Ce premier massacre de la première guerre du Congo avait fait une trentaine de victimes. Des centaines de milliers d’autres durent suivre.

En janvier 1997, un compagnon de Laurent-Désiré Kabila, du nom de Kisase Ngandu, tomba dans une embuscade, vraisemblablement tendue par des alliés qui s’inquiétaient de son nationalisme intransigeant et de son refus de la tutelle rwandaise. « Le nom de Jackson Nziza, l’un des chefs militaires du mouvement, proche de Kagame, fut cité », affirme Colette Braeckman. À l’époque, sa disparition passa quasiment inaperçue. Mais elle a cependant décapité l’aile congolaise et nationaliste du mouvement et laissa les mains libres aux Rwandais, note la même source.

Si les Rwandais, extrêmement discrets, contrôlaient l’accès au front, les Congolais, pour leur part, décrivaient le comportement surprenant de leurs « libérateurs » : « Aux barrières, ils nous obligent à nous déchausser, à passer devant eux pieds nus. Parfois, dans un geste de mépris, ils nous crachent dans la bouche », rapporte Braeckman citant des témoignages des victimes. Dans cette marche vers Kinshasa, il était question aussi de tortures, de civils exécutés alors qu’on leur avait lié les mains dans le dos.

Kabila père encaissa sans rien dire…

Alerté par ses frères congolais au premier rang desquels se trouvait Kisase Ngandu, Laurent-Désiré Kabila n’affichait aucune volonté d’interdire à leurs alliés rwandais les différents dérapages constatés tout au long de cette marche vers le pouvoir à Kinshasa. D’autres informations faisaient état d’usines systématiquement démontées, notamment à Kamituga, où se trouvaient les installations de la Sominki (Société minière du Kivu) exploitant la cassitérite. Des réserves de nourriture étaient transportées au Rwanda, des banques étaient pillées. À Kigali affluaient soudain des véhicules portant l’immatriculation du Zaïre ou du Kivu.

« Depuis le début de l’offensive, il était évident que, systématiquement, Rwandais et Ougandais se servaient au passage. Ils finançaient leur effort de guerre en pillant le pays voisin. Des hommes qui n’avaient connu que les camps de réfugiés en Ouganda et le dénuement du Rwanda au lendemain du génocide s’émerveillaient des richesses du Congo, un Eldorado qu’ils venaient de conquérir… », décrit Braeckman.

Mais Laurent-Désiré Kabila attendit son moment pour dénoncer ces pillages et crimes commis par leurs compagnons dans la conquête du pouvoir. Premier acte : Kabila s’autoproclama président de la RDC depuis Lubumbashi alors que cela n’était pas prévu dans le plan des Rwandais et Ougandais. Des années plus tard, se souvenant de la scène, certains de ses mentors confiaient leur désarroi d’alors à la journaliste belge. Pris par surprise, ils avaient tenu un bref conciliabule : « Qu’est-ce qu’on fait ? On l’abat tout de suite ? » Interrogés par téléphone, Paul Kagame et James Kabarebe, le chef des opérations militaires, ne purent que répondre qu’il était urgent… de ne rien faire. « Nous réglerons son sort plus tard… ».

Pendant ce temps, les troupes de l’AFDL faisaient sauter le dernier verrou des Forces armées zaïroises (FAZ) dans la ville de Kenge, à une centaine de kilomètres de Kinshasa, la capitale. Une situation que les Rwandais ont difficilement digérée mais tolérée à cette étape de la conquête du pays.

Le volte-face de Mzee à Kinshasa

Mai 1997, une fois au pouvoir à Kinshasa, Mzee Laurent-Désiré Kabila feignit de tolérer toujours le libertinage des Rwandais dans la ville et dans le reste du pays, nommant même l’un des leurs comme chef d’état-major des Forces armées congolaises (FAC), le général James Kabarebe. Une année après, Kabila ordonna le retrait des troupes rwandaises du pays, déclenchant ainsi la seconde guerre du Congo. James Kabarebe ne fit pas longtemps au Rwanda avant de regagner Goma et de préparer l’offensive vers la base militaire de Kitona, à Moanda, au Kongo Central. « À Goma, ce 4 août [1998], après un examen de conscience, nous sommes un commando de 136 éléments à qui l’on confie la mission d’aller exfiltrer les [présumés rwandais] lynchés de Kinshasa. Dans la nuit, une réunion des opérations fut tenue et, il me sera confié le co-commandement des opérations avec le capitaine Butera, qui était commandant du peloton rwandais qui venait de nous être adjoint. Ensemble, nous allons nous mettre autour de la table de simulation. La planification se faisait comme dans un film de fiction : à voir les tracés du crayon qui passaient et repassaient sur le papier pour monter le plan. Les questions se chevauchaient soit sur le rôle, soit sur le ravitaillement… Le général Kabarebe se débattait comme un diable, bon sang, d’y répondre de manière expéditive. Tout était fin prêt pour l’opération « Ciel ouvert ». », relate dans ses mémoires le feu général Moustapha Mukiza, un ressortissant Banyamulenge ayant participé à la deuxième guerre du Congo. Kigali perdit cette guerre notamment grâce à l’intervention des alliés de Kabila : Angola, Namibie et le Zimbabwe. Ces trois pays apportèrent un soutien militaire de taille à Laurent-Désiré Kabila jusqu’à son assassinat en janvier 2001.

Tout au long de cette guerre qui fractionna le pays avec des occupations rebelles au nord-est et dans l’est, Laurent-Désiré Kabila avait tenu l’ouest du pays et une partie du sud-est grâce à ses soutiens de la SADC. Sa posture d’intransigeance et de nationaliste lui permit de contrer l’influence rwandaise. Toutefois, le manque de moyens logistiques, les rivalités internes, et la complexité des alliances firent de cette stratégie un défi immense, souvent désordonné.

Joseph Kabila : pragmatisme et gestion hybride des relations avec Kigali

Arrivé au pouvoir en 2001, Joseph Kabila, fils de Laurent-Désiré, hérita d’un pays en guerre. Sa méthode se voulut plus pragmatique : il engagea des accords de paix et des négociations diplomatiques (ex. : Sun City, Pretoria) avec le Rwanda et les groupes rebelles. Il pratiqua ce que certains observateurs appellent une stratégie hybride : mêler discours de souveraineté, solidarité nationale, coopération internationale, tout en tolérant ou négociant avec des acteurs liés directement ou indirectement à Kigali.

D’après Colette Braeckman, Joseph Kabila, qui était sous la tutelle de James Kabarebe pendant l’avancée de l’AFDL au niveau de Kisangani, était témoin des exactions des Rwandais lors de cette marche vers Kinshasa. C’était une guerre sans témoins, sans images, sans journalistes, relate-t-elle. Une guerre qui se menait au cœur de la forêt tropicale, sur la route de Kisangani. « Même si je connaissais de nombreux protagonistes, l’essentiel m’échappait. Je savais seulement que Joseph, le fils de Laurent-Désiré Kabila, combattait aux côtés des troupes rwandaises, que James Kabarebe, le grand stratège de cette guerre atypique, s’était chargé de faire l’écolage du fils du chef. Bien plus tard, je dus apprendre que la véritable mission du jeune militaire qui suivait Kabarebe comme une ombre était de faire rapport à son père. Joseph Kabila me confiera par la suite qu’ayant été témoin des massacres commis à Kisangani, il avait averti le Mzee : ‘Un jour, nous aurons la guerre avec ces gens-là.’ », explique Braeckman.

Une fois au pouvoir, Joseph Kabila put privilégier les négociations avec le Rwanda et l’Ouganda, faisant une ouverture politique aux belligérants du RCD, une rébellion soutenue par le Rwanda, et du MLC, un mouvement appuyé par l’Ouganda. Mais d’autres rebelles participèrent aussi au dialogue de Sun City tels que Mbusa Nyamwisi avec le RCD-KML.

Plus récemment, lors de son retour dans l’est du pays (notamment à Goma occupé par les rebelles de l’AFC/M23), Kabila continua d’entretenir des liens souterrains avec Kigali. Il était entré à Goma en passant par Kigali. Kinshasa l’accusa formellement de connivence avec le Rwanda via le M23/Alliance Fleuve Congo (AFC). Le président actuel, Félix Tshisekedi, l’a qualifié de « vrai commanditaire » de ce mouvement dans plusieurs déclarations. Ainsi, Joseph Kabila oscilla entre posture de résistance et stratégie de coopération implicite, espérant tirer profit des faiblesses ou du mécontentement dans l’est pour se repositionner politiquement.

Félix Tshisekedi : entre fermeté et diplomatie multilatérale

Arrivé au pouvoir dans un contexte où la paix dans l’est n’était pas totalement acquise avec des violences perpétrées en Ituri par des rebelles de la CODECO et au Nord-Kivu avec les ADF, Félix Tshisekedi a vu la situation se détériorer avec la résurgence de la rébellion du M23 soutenue par le Rwanda selon Kinshasa et l’ONU. Mais avant d’afficher un langage de fermeté, Félix Tshisekedi avait privilégié la voie diplomatique avec Kigali et le reste des capitales des pays voisins entre 2019 et 2021. Cette politique d’ouverture vis-à-vis de Kigali avait été critiquée par une partie de l’opinion publique congolaise mais Tshisekedi y tenait pour mettre fin aux tensions. Cette volonté de relancer la coopération régionale avec des visites bilatérales et accords économiques fut saluée par d’autres jusqu’à ce que la résurgence du M23 soutenue par le Rwanda puisse détériorer les relations. En 2022, Tshisekedi durcit le ton suite à cette résurgence du M23, accusé d’être soutenu par le Rwanda.

Dans sa politique, une triple approche : militaire, diplomatique et judiciaire. Sur le plan militaire, il lança une loi de programmation militaire pour assurer une montée en puissance de l’armée (FARDC). Il renforça la coopération avec la force de la SADC. Le chef de l’État actuel soudoya des liens avec le Burundi. Ce dernier a même envoyé des troupes au sol en RDC pour soutenir le gouvernement. Sur le plan diplomatique : il y a la participation aux processus de Nairobi et de Luanda pour une solution régionale. Les processus de Doha avec l’AFC/M23 et l’Accord de paix de Washington signé entre le Rwanda et la RDC sous l’égide de l’administration américaine. Dans le pays, il renforce une communication et une mobilisation patriotique avec des discours fermes contre Kigali pour rallier l’opinion publique congolaise à cette cause existentielle pour le pays.

À l’international, Félix Tshisekedi réclame des sanctions ciblées contre le Rwanda pour ce qu’il décrit comme un « rôle déstabilisateur ». Dans plusieurs discours internationaux, dont aux Nations Unies, il insiste sur le retrait « immédiat et inconditionnel » des troupes rwandaises du sol congolais.

Bien que le volet militaire n’ait pas encore donné de fruits, Félix Tshisekedi continue de réorganiser l’armée en nommant de nouveaux chefs d’état-major, renforcer les capacités des FARDC, moderniser les commandements pour mieux faire face à la situation sur le terrain. Discours nationaliste et affirmation symbolique, il dénonce ce qu’il appelle « dépeuplement stratégique » des régions de l’Est de la RDC au profit d’un repeuplement par des populations étrangères. À Doha ou à Washington, Félix Tshisekedi négocie et veut une paix définitive après près de 30 ans d’instabilité dans cette partie de la RDC.

Actuellement, les délégués du gouvernement congolais et ceux du Rwanda se sont réunis à Washington DC, aux États-Unis, les 21 et 22 octobre, à l’occasion de la troisième réunion du mécanisme conjoint de coordination de la sécurité (JSCM). Ils ont ainsi fait un pas de plus vers la mise en œuvre de l’Accord de paix dit « accord de Washington », signé depuis le 27 juin 2025. Ces réunions évoquent surtout les possibilités de neutraliser les rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda présents en RDC et ce qui a toujours servi de prétexte à Kigali pour attaquer la RDC. Début octobre, l’armée congolaise avait appelé ces rebelles à se rendre pacifiquement dans ses bases ou à la MONUSCO. Jusqu’à ce jour, ces FDLR, qui constituent d’ailleurs une force résiduelle, ne se sont pas encore rendus à l’armée. La grande question reste celle de savoir comment les FARDC vont-elles mener des opérations de neutralisation dans les zones sous occupation de l’armée rwandaise et des rebelles de l’AFC/M23.

Heshima

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