Le mardi 16 janvier 2001, la République démocratique du Congo (RDC) fut secouée par l’assassinat de son président, Laurent-Désiré Kabila, au cœur du Palais de Marbre à Kinshasa. Ex-chef rebelle devenu chef de l’État après la chute de Mobutu Sese Seko, Kabila laisse un héritage mémoriel surtout à la jeunesse mais aussi une nation endeuillée, encore divisée sur les circonstances exactes de sa mort.
Ce vendredi 16 janvier 2026, cela fait 25 ans depuis l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila. À l’occasion des commémorations annuelles de sa disparition, le pays continue de célébrer le message qui a marqué son engagement pour la souveraineté nationale : « Ne jamais trahir le Congo ». Plus qu’un slogan, cette formule incarne un appel à l’unité, au patriotisme et à la défense de l’intégrité territoriale de la RDC qui résonne encore dans le débat public congolais. Ce mot d’ordre a été rappelé à plusieurs reprises par des dirigeants, des personnalités politiques et des membres de la société civile lors des cérémonies commémoratives de son assassinat.
Ce 16 janvier 2026, l’historien Isidore Ndaywel, professeur à l’Université de Kinshasa, évoque cette phrase comme un héritage le plus popularisé. « Dans toutes les difficultés qu’on peut avoir, des interventions extérieures, quand on est Congolais, on doit retenir qu’il ne faut jamais trahir le Congo », a expliqué Isidore Ndaywel sur les antennes de RFI. Selon ce vice-président de l’Académie africaine des sciences religieuses, sociales et politiques, cette phrase a été popularisée par la jeunesse congolaise, devenant quasiment un héritage intemporel pour les Congolais.
La jeunesse congolaise, particulièrement kinoise, a gardé une image positive par rapport à la vie politique de Laurent-Désiré Kabila. Lors des émeutes contre certaines ambassades à Kinshasa après la chute de la ville de Goma fin janvier 2025, des jeunes radicaux mécontents de cette situation sécuritaire avaient investi d’autres sites. Certains parmi eux, arrivés devant le buste de Laurent-Désiré Kabila installé devant sa fondation, dans la commune de la Gombe, s’étaient inclinés et avaient épousseté la statue. Pourtant, la majorité de ces jeunes avaient moins de trente ans. Ce qui démontre l’image positive qu’ils ont gardée de cet ancien président congolais.
Nationaliste dès son jeune âge
Né le 27 novembre 1939 à Jadotville (aujourd’hui Likasi), dans l’actuelle province du Haut-Katanga, Laurent-Désiré Kabila Makolo s’est fait connaître très tôt comme figure de la lutte armée. Il se montre nationaliste dès son jeune âge en s’opposant à la sécession katangaise alors qu’il n’avait que 19 ans. Il est nommé président de la Jeunesse Balubakat (Jeukat) par un autre lumumbiste, Jason Sendwe. Laurent-Désiré Kabila va transformer cette structure politique en une milice armée qui entre en rébellion contre le gouvernement sécessionniste de Moïse Tshombe.
Son père, Désiré Taratibu, proche de l’idéologie de Moïse Tshombe, sera tué par des jeunes nationalistes katangais, d’après le récit de Thomas Luhaka, historien et ancien ministre de la RDC. Laurent-Désiré Kabila participera ensuite à de mouvements de guérilla dans les années 1960, animés par un fort nationalisme et une volonté de mettre fin à la domination des élites au pouvoir après l’indépendance du Congo belge. Il passera des décennies dans l’ombre (au maquis) avant de ressurgir sur la scène politique au milieu des années 1990. Président du Parti de la révolution du peuple (PRP), il fondera avec Anselme Masasu Nindaga, Deo Gratias Bugera et Kisase Ngandu l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL).
Kabila renverse Mobutu
Après avoir pris le commandement de l’AFDL, soutenue militairement par le Rwanda et l’Ouganda, Kabila mène une offensive victorieuse qui met fin au règne de Mobutu Sese Seko en mai 1997. Il devient alors président de la République, renommant le pays République démocratique du Congo et promettant de restaurer la dignité et l’unité nationale. Cependant, les premières années de son mandat sont marquées par la guerre du Congo (1998-2003), appelée aussi la deuxième guerre du Congo, un conflit régional meurtrier impliquant plusieurs armées africaines et des groupes armés. Cette guerre est née après la fin de son alliance avec le Rwanda et l’Ouganda. Elle s’est déclenchée le 2 août 1998 notamment avec l’attaque de la base militaire de Kitona, au Kongo Central, par l’armée rwandaise et certains rebelles congolais soutenus par l’Ouganda également. Cette guerre suscitera l’intervention de plusieurs armées en RDC dont celles de l’Angola, du Zimbabwe et de la Namibie. Après avoir réussi à repousser l’armée rwandaise et ses alliés, Laurent-Désiré Kabila fera face à d’autres groupes armés nés en 1998 notamment le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) et le Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba. Ces guerres érodent son autorité, fragilisent l’appareil d’État, et exacerbe les tensions internes. Une partie du pays sera contrôlée par des rébellions jusqu’à son assassinat en janvier 2001.
Un assassinat qui garde encore une part du mystère
Mardi 16 janvier 2001, Laurent-Désiré Kabila passait une journée ordinaire comme les autres. Dans son bureau, au Palais de Marbre, situé dans la commune de Ngaliema, il travaillait avec son conseiller, Emile Mota. Peu avant 14 heures, un jeune soldat de la garde, un caporal du nom de Rachidi Mizele, arrive devant le bureau de Laurent-Désiré Kabila et demande à aller présenter « ses civilités » au président. La garde laisse Rachidi entrer. Ce dernier se dirige vers le chef de l’Etat, en pleine conversation avec son conseiller, dégaine son arme et lui tire dessus. Le président s’écroule… Le meurtrier Rachidi sera lui aussi abattu par la sécurité rapprochée. Ainsi, ce « Kadogo » partira avec une part de vérité sur cet assassinat. Mais qui en était le commanditaire ? Sur cette question, le mystère reste entier !
Une année après l’assassinat, soit enmars 2002, le procès s’ouvre. Au total, 135 personnes sont jugées devant la Cour d’ordre militaire. Après 9 mois de procès, le verdict tombe. Ces militaires et civils sont tous condamnés à mort, y compris le colonel Eddy Kapend, l’aide de camp du chef de l’Etat. Mais aucun condamné à mort ne passera à la guillotine. Joseph Kabila, qui a pris la place de son père à la tête du pays respecte le moratoire adopté par la République démocratique du Congo, suspendant l’application de la peine de mort.
Ces condamnations à mort vont être commuées en prison à perpétuité. Les condamnés n’auront même pas la possibilité de faire appel de leur jugement. Surtout que les juges n’avaient pas motivé leur décision en démontrant le rôle de chaque accusé ou son degré d’implication dans cet assassinat du chef de l’Etat. Ils se sont limités au prononcé d’une sentence générale condamnant les accusés notamment pour négligence dans la protection du président, attentat à la vie du chef de l’Etat et haute trahison. Mais le rôle exact de chaque prévenu n’a pas été démontré tout au long du procès. Le verdict, quant à lui, n’a pas non plus été motivé.
Des doutes sur le procès
De plus en plus, l’opinion congolaise tout comme une partie de l’élite du pays remettent en cause le procès. Eddy Kapend et ses co-accusés seront perçus comme des coupables désignés et non les vrais commanditaires de l’assassinat. « Les gens qui sont en prison, je pense qu’ils ont porté le chapeau », résumait il y a quelques années, le feu Yerodia Abdoulayi Ndombasi, ancien ministre des Affaires étrangères de Laurent-Désiré Kabila puis vice-président de la République sous le règne du fils, Joseph Kabila. Pour ce compagnon de Mzee Kabila, il fallait donc avoir des coupables à présenter aux Congolais, à défaut des vrais commanditaires.
Vingt et cinq ans après, plusieurs personnes estiment que le procès sur cet assassinat n’a pas encore répondu à toutes les questions. Les véritables commanditaires du meurtre ne sont pas encore connus. Certains évoquent l’implication américaine sans toutefois avancer des preuves tangibles par rapport à cette piste. D’autres parlent de l’implication du Rwanda de Paul Kagame, son ancien allié. Une autre hypothèse évoque une complicité interne. « A qui profite le crime ? », s’était interrogé George Mirindi, un des gardes du corps condamné par contumace et qui a vécu longtemps en exil. « La vérité sur la mort de Mzee Kabila ne se trouve ailleurs que dans le régime qui a pris le pouvoir le 16 janvier 2001. Une série de preuves en béton me permet de le confirmer, moi qui suis témoin des mises en scène que le nouveau régime a inventé », a écrit George Mirindi dans un ouvrage de 633 pages intitulé « La mort de LD Kabila : ne nie pas, c’était toi ».
Cet ancien garde du corps de Laurent-Désiré Kabila a qualifié de « faux procès » l’action judiciaire ayant conduit à la condamnation des 135 personnes. Il a aussi critiqué la « propagande » de l’ancien ministre de la Justice, feu Mwenze Kongolo et son film présentant Rachidi Mizele comme l’assassin de Mzee Kabila, vengeant, selon lui, l’assassinat de Anselme Masasu Nindaga, un compagnon de Mzee dans l’AFDL exécuté après un procès expéditif. Masasu était aussi très proche de Rachidi.
L’impérialisme occidental pointé du doigt
Vingt-cinq ans après, peu importe les versions, il apparaît que Laurent-Désiré Kabila a été victime d’un « complot » facilité par certains de ses proches. Lors de la sixième édition de la leçon publique organisée, le 15 janvier 2025, par la Fondation Mzee Laurent-Désiré Kabila, le professeur Michel Bisa a affirmé que l’assassinat de Mzee Laurent-Désiré Kabila est l’œuvre de l’impérialisme occidental, y compris la mort de Patrice Emery Lumumba et de Simon Kimbangu.
Ce coup d’Etat du 16 janvier 2001 a fondamentalement changé le destin du pays. Saurait-on la vérité un jour ? Si l’impérialisme occidental a des liens avec cette conjuration, peut-être qu’un jour, des documents déclassifiés pourraient éclairer la lanterne des Congolais restés sur leur soif de vérité 25 ans après cet assassinat mystérieux.
Heshima