Chaque saison des pluies transforme des quartiers entiers de Kinshasa en zones sinistrées. Urbanisation incontrôlée, drainage insuffisant et gestion défaillante des déchets aggravent la situation. Pourtant, des solutions existent pour protéger durablement la capitale congolaise. Heshima Magazine explore quelques solutions proposées par des experts.
Autrefois appelée Léopoldville de 1881 à 1966 et surnommée « Poto moyindo : l’Europe des noirs », Kinshasa était la plus belle ville de la République démocratique du Congo. À ce jour, elle ne reflète plus son image d’antan. À chaque forte pluie, le même scénario se répète : routes coupées, maisons envahies par l’eau, familles déplacées et parfois des pertes humaines.
Dans les communes situées près des rivières ou dans les zones à forte densité, l’eau envahit rapidement les rues et les parcelles, révélant les limites des infrastructures urbaines. Construite en grande partie le long du fleuve Congo et traversée par de nombreuses rivières, la ville est naturellement vulnérable. Mais l’ampleur des dégâts est surtout le résultat de plusieurs décennies d’urbanisation rapide sans planification.
La première urgence concerne les systèmes de drainage. De nombreux caniveaux sont inexistants, sous-dimensionnés ou complètement obstrués par les déchets. La construction de réseaux modernes d’évacuation des eaux pluviales, combinée à un entretien régulier, pourrait réduire fortement les inondations dans les zones les plus touchées.
Aménagement du territoire, le plus grand problème kinois
De nombreux quartiers sont construits dans des zones inondables ou sur des pentes fragiles. Les autorités doivent identifier ces zones à risque, stopper les constructions anarchiques et relocaliser progressivement les habitants vers des zones viables. Sans politique urbaine ferme, les catastrophes continueront. A Kinshasa, la ville a pris l’habitude de se développer sans plan urbanistique. Chaque individu puissant use de ses relations politiques pour ériger des bâtisses partout où il en a l’occasion. Conséquence : des bâtiments sont parfois construits sur des collecteurs d’eau. L’Hôtel Béatrice dans la commune de la Gombe a été construit sur un endroit où était passé des collecteurs. L’Office des voiries et drainage (OVD) a dû contourner finalement ces collecteurs pour laisser la place à cet hôtel. D’autres bâtiments sur la place Royal, toujours à Gombe, ont été érigés sur des collecteurs d’eau, affirme Victor Tumba, directeur général de l’OVD. « Cela résume l’ampleur de la catastrophe sur la compréhension et la gouvernance de l’Aménagement du territoire, des Affaires foncières, de l’Urbanisme et Habitat avec tous leurs services et animateurs depuis 1960 », a réagi Jean Bamisa Saidi, promoteur de l’Expo Béton, qui milite depuis des nombreuses années pour une meilleure urbanisation des villes congolaises.
Des solutions envisagées…
Selon lui, il ne reste que des solutions telles que les études complètes de topographie de Kinshasa, nouvelles Voiries et réseaux divers (VRD), « des drainages souterrains et de ruissellement, bassins versant et de retenue, des canaux urbains et non nos rivières sans berges ». Il faut également une définition du programme de la construction des Voiries et réseaux divers de Kinshasa sur 20-30 ans ; l’affectation de 15-20 milliards de dollars provenant de l’exclusivité des revenus d’un des contrats miniers sur 20-30 ans. L’exécution d’un tel programme révolutionnaire passera par la démolition de plusieurs bâtiments, le rasage de certains quartiers, la construction des zones viabilisées, urbanisées et l’éducation citoyenne, note Bamanisa.
La ville ne tiendra plus aux actions temporaires telles que la démolition des quelques constructions anarchiques le long de rivières, le dragage des rivières et curage des caniveaux. Ces actions ont été menées par l’exécutif provincial de Kinshasa et n’ont donné qu’un résultat mitigé. Face à cette épineuse question qui fait couler beaucoup d’encres et de salives, il est urgent que le gouvernement provincial de Kinshasa mette des bouchées doubles en mobilisant des moyens financier et logistique capables de relever le défi sur le long terme.
Quand Muzito alertait en 2015…
En 2015, l’ancien Premier ministre Adolphe Muzito alertait déjà dans une tribune sur des catastrophes majeures à Kinshasa à l’horizon 2025 si la gouvernance de la ville n’avait pas changé. Pourtant, 11 ans après, rien de consistant n’a été fait. La plupart des lits de rivières sont devenus des résidences privées, y compris des chemins de fer à Kinshasa. Certains habitants brandissent des titres délivrés par le ministère des Affaires foncières ou celui de l’Habitat. Ce qui démontre la complicité des agents de l’Etat dans les constructions anarchiques qui poussent à Kinshasa.
Le gouverneur de la ville de Kinshasa a accusé la population de construire de manière anarchique sur le lit de la rivière N’djili, oubliant que ces occupations des zones non aedificandi ont été favorisées par l’Etat congolais lui-même. Une faillite qui se poursuit hier comme aujourd’hui. La baie de Ngaliema, déclarée zone non aedificandi depuis l’époque coloniale, a été envahie par des constructions pour la plupart érigées par des dignitaires des régimes présent et passé. Ce qui renforce la montée des eaux du fleuve Congo.
La gestion des déchets, un des talons d’Achille
La gestion des déchets est également un facteur clé. Les plastiques et ordures bloquent les canalisations et aggravent les crues soudaines. Au niveau du Boulevard triomphal, cette situation est observée à la moindre pluie. Il faudrait dans ces conditions mettre en place un système efficace de collecte, de recyclage et de sensibilisation citoyenne pour permettre d’améliorer rapidement la situation des déchets à Kinshasa de manière générale.
Les solutions passent aussi par la nature. Restaurer les zones humides, protéger les berges des rivières et reboiser certaines collines autour de Kinshasa peuvent ralentir l’écoulement de l’eau et limiter les glissements de terrain. Plusieurs villes africaines confrontées aux mêmes problèmes commencent à investir dans ces infrastructures vertes. Enfin, la question du financement reste centrale. Les experts estiment que Kinshasa aura besoin d’investissements massifs dans les infrastructures urbaines. Des partenariats entre l’État congolais, les bailleurs internationaux et le secteur privé pourraient accélérer la mise en œuvre de ces projets.
Les experts estiment enfin que la ville doit investir dans une planification urbaine à long terme, intégrant les risques climatiques. Avec la croissance rapide de la population et l’intensification des pluies, Kinshasa devra adapter ses infrastructures pour éviter que les inondations ne deviennent une crise permanente. La ville n’est donc pas condamnée à subir indéfiniment ces inondations. Mais sans décisions politiques fortes, planification urbaine rigoureuse et mobilisation collective, chaque pluie, chaque averse continuera de rappeler l’urgence d’agir. La survie de la capitale congolaise dépend désormais des choix faits aujourd’hui par des décideurs politiques.
Heshima