Longtemps prudente dans ses prises de position publiques, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) a récemment franchi un cap en évoquant explicitement le rôle du Rwanda dans le soutien aux rebelles de l’AFC/M23. Cette évolution marque un tournant dans la posture de l’Église catholique face au conflit qui secoue l’Est de la République démocratique du Congo. Une évolution qui a suscité des critiques, poussant le secrétaire général de cette structure à faire une mise au point.
Depuis la résurgence de la rébellion du Mouvement du 23 mars (M23) en 2021 dans la province du Nord-Kivu, la CENCO s’était surtout illustrée par des appels au dialogue, à la retenue et à la protection des civils. Les évêques catholiques, influents dans la société congolaise, privilégiaient un discours pastoral axé sur la paix, sans désigner ouvertement les acteurs extérieurs impliqués dans la crise. Une position qui a valu des critiques acerbes contre les princes de l’Eglise catholique.
La CENCO a finalement surpris une partie de l’opinion en citant le Rwanda comme soutien militaire de l’AFC/M23. Monseigneur Fulgence Muteba, président en exercice de cette organisation catholique, a dénoncé, vendredi 20 février, le soutien du Rwanda au mouvement rebelle, responsable de la crise sécuritaire majeure dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu actuellement. « Nos échanges se sont ouverts sur la situation sécuritaire […] une situation marquée par une insécurité récurrente dans certaines provinces, notamment dans les zones où s’affrontent les FARDC et leurs alliés contre l’AFC-M23 soutenue par le Rwanda », a déclaré Fulgence Muteba, lisant le rapport de clôture du Comité permanent de la CENCO le 20 février à Kinshasa.
Pour la première fois depuis l’aggravation de la crise sécuritaire, l’Église catholique a donc mentionné explicitement le Rwanda comme l’un des principaux acteurs de l’insécurité en RDC. Cette évolution de la position de la CENCO a suscité des critiques de la part de certains Congolais. « La clique de clergés ayant pris en otage l’Église pour satisfaire leurs alliances politiques a sous-estimé l’engagement des Congolais à défendre leur patrie contre l’agression rwandaise. Ils se croyaient en 2015, lorsqu’ils pouvaient recevoir moyens et téléphones pour battre campagne en faveur d’un opposant politique. Ils pensaient que c’était la même querelle politicienne. Ils ont sous-estimé l’esprit de lutte semé par Mzee Laurent-Désiré Kabila et le Sphinx Étienne Tshisekedi dans l’essence même de la Nation congolaise. Les voilà aujourd’hui étourdis par leurs calculs politiques, cherchant une voie de sortie et invoquant le repentir. », a réagi Litsani Choukran, l’ancien patron d’un média en ligne.
La CENCO se justifie…
Monseigneur Donatien Nshole, secrétaire général de la CENCO, a précisé dans une communication le 23 février 2026 que l’archevêque de Lubumbashi Fulgence Muteba et d’autres évêques de la CENCO ont déjà eu à mentionner le Rwanda comme soutien des rebelles dans des communiqués antérieurs. Donatien Nshole dénonce une « mauvaise foi » ou « l’ignorance » de ceux qui estiment que c’est la première fois que l’Eglise catholique cite le Rwanda comme agresseur de la RDC. Il a rappelé que l’église romaine est d’ailleurs la première confession religieuse à avoir adopté cette posture. « Ce n’est pas la première fois. Allez revisiter les textes de la CENCO, vous verrez que plusieurs fois les évêques, membres de la CENCO, et Monseigneur Fulgence, ont nommément cité le Rwanda. Et je crois que dans une communication, j’ai même informé l’opinion sur le plaidoyer que nous avions fait sur le plan international », fait savoir le secrétaire général de la CENCO.
Quant à leur posture de ne plus citer le Rwanda dans le conflit qui l’oppose à la RDC, Donatien Nshole parle d’une « évolution pastorale » de la part des évêques après plusieurs condamnations qui n’ont pas donné des résultats attendus, d’où la proposition d’une autre initiative, à savoir le pacte social pour le vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands-Lacs. « Ce n’est pas qu’on s’est tu, mais on est dans une autre démarche pour pouvoir donner la chance à ce dialogue national. Il s’agit d’une stratégie nationale », estime Monseigneur Donatien Nshole. Ce dernier partage même la responsabilité des tueries dans l’Est du pays entre le gouvernement congolais et le Rwanda. Une position qui ne plait pas à d’autres confessions religieuses.
L’Eglise de réveil porte ses coups contre la CENCO
Invité de l’émission « Bosolo na Politik » le 23 février, le représentant légal de l’Église du réveil du Congo (ERC), le pasteur Evariste Ejiba Yamapia a condamné les propos du Secrétaire général et porte-parole de la CENCO, Mgr Donatien Nshole en rapport avec les responsabilités des tueries dans le cadre de la guerre dans l’Est de la RDC. « C’est inacceptable d’entendre qu’un Congolais affirme que le Rwanda tue et que la RDC tue aussi. La vérité doit être dite : le Rwanda tue, et la RDC se défend, car les hostilités se déroulent sur son territoire. Il est donc logique que notre pays agisse dans le cadre de la légitime défense », a déclaré Evariste Ejiba Yamapia. Pour le représentant légal de l’ERC, « le Congo se défend et le Rwanda tue ».
La démarche de la CENCO et de l’Eglise du Christ au Congo (ECC) a rencontré des réticences surtout au niveau des autres confessions religieuses. Ce projet de pacte social porté par les deux confessions peine toujours à faire l’unanimité.
En 2025, le pasteur Albert Kankienza avait jeté un pavé dans la mare, affirmant que la démarche de l’Eglise catholique au nom de la recherche de la paix viserait plutôt à préparer le terrain pour celui qui viendra remplacer le président Félix Tshisekedi. Le représentant légal de l’Eglise « Foi abondante » l’avait déclaré au cours d’une émission sur Top Congo FM, disant détenir cette information des participants d’une réunion entre confessions religieuses. Mais Monseigneur Donatien Nshole, à qui il attribuait ces propos, avait aussi réagi. Ce dernier avait évoqué une mauvaise compréhension de celui qui avait rapporté l’information. Par contre, Donatien Nshole avait expliqué que ce « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble » a vocation de garantir la paix en RDC et dans la région jusqu’à l’horizon 2060, année du centenaire de la RDC. Donc, le président Tshisekedi et ses successeurs vont en être bénéficiaires.
En ce février 2026, ce dialogue ne se tient toujours pas. Le président Félix Tshisekedi avait demandé au tandem CENCO-ECC d’associer les autres confessions religieuses dans la démarche. Mais ce forum n’allait pas non plus se tenir en dehors du pays, encore moins en dehors des institutions. Le chef de l’Etat congolais veut en prendre le lead et a promis devant les ambassadeurs accrédités à Kinshasa que ceux qui sont auteurs des crimes de guerre dans l’Est du pays ne prendront pas part à ces pourparlers.
Heshima