Après ses déclarations, le 4 mars, jugées moins favorables à une modification ou au changement de la Constitution par certains de ses pairs de l’Union sacrée de la Nation, le deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, se retrouve au cœur d’une vive controverse en République démocratique du Congo. Malgré des excuses et une tentative de clarification faites le 10 mars 2026, la tempête politique ne semble pas totalement retombée. Son intervention a rouvert une boite de pandore sur un sujet qui déchaine déjà les passions.
Le débat autour d’une éventuelle modification ou changement de la Constitution continue d’alimenter les discussions au sein de la classe politique congolaise. Dernier épisode en date : les propos de Modeste Bahati Lukwebo, qui ont suscité de nombreuses réactions au sein de l’opinion publique et de la scène politique. Lors d’une intervention publique, le président de l’Alliance des forces démocratiques du Congo et alliés (AFDC-A) a laissé entendre que le pays n’avait pas un problème de texte mais plutôt un problème d’homme. Des déclarations rapidement interprétées comme opposées à la ligne de la majorité au pouvoir qui, selon l’UDPS – parti présidentiel – compte « toucher à la Constitution ». Dans une communication faite le samedi 7 mars, le bureau du Sénat, à travers sa Rapporteure, Néfertiti Ngudianza, a tenu à préciser que les propos tenus par le deuxième vice-président du Sénat lors de son point de presse n’engage pas cette institution.
Son regroupement politique (AFDC-A) s’est immédiatement désolidarisé de ses propos, montrant son soutien au président de la République, Félix Tshisekedi. Une pétition visant à le faire tomber du bureau de la chambre haute du parlement a été initiée. L’initiative portée par le sénateur Dany Kabongo a déjà récolté plus de 37 signatures. L’auteur de la pétition reproche à Modeste Bahati d’avoir tenu des propos jugés « incorrects » et « d’un manque de respect » au président de la République, Félix Tshisekedi en affichant son opposition au changement ou à la révision de la Constitution.
L’homme politique Steve Mbikayi, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire, s’en prend frontalement au sénateur Modeste Bahati, qu’il accuse de semer la confusion au sein de la majorité présidentielle à propos du débat sur la révision de la Constitution. Selon lui, la sortie médiatique de Bahati a agi comme « un pavé dans la mare », au moment où l’attention des Congolais est tournée vers la situation sécuritaire dans l’Est du pays et l’attente du retrait annoncé des forces d’occupation.
Bahati fait marche arrière et s’excuse…
Face à la polémique grandissante, Modeste Bahati a rapidement tenté d’éteindre l’incendie. Dans une mise au point diffusée peu après, Modeste Bahati Lukwebo a présenté ses excuses tout en clarifiant ses propos. « Ma réponse a été mal comprise lorsque je disais qu’il faut d’abord changer de mentalités avant de changer la Constitution et donc le problème des textes ne se pose pas mais c’est plutôt un problème d’application par les hommes. Nulle part, il est sorti de ma bouche que je m’opposais à la modification de la Constitution. J’avais plutôt suggéré qu’on en débatte dans le cadre de l’Union sacrée de la Nation », a-t-il expliqué, avant de renouveler sa loyauté au chef de l’Etat Félix Tshisekedi. Pour Bahati, « certains se sont accrochés à quelques passages, les sortant de leur contexte ». Il était interrogé, ce jour-là, sur un slogan largement vulgarisé ces derniers temps par les sympathisants du pouvoir qui affirment que « Tshisekedi n’a pas de mandats, mais plutôt de mission », sollicitant la prolongation de son bail à la tête du pays. En réaction, Bahati Lukwebo affirmait qu’il considère le Chef de l’État comme un républicain disposant d’un mandat qui s’achève en 2028, avant d’envisager toute autre possibilité.
Une boite de pandore rouverte
Mis dans le tiroir suite à l’aggravation du conflit sécuritaire dans l’Est du pays, le débat sur la révision ou le changement de la Cconstitution est remis à jour. L’intervention de Modeste Bahati sur le sujet a rouvert la boite de pandore. Malgré ses clarifications, la controverse persiste. Le 7 mars 2026, lors d’une « matinée politique » au siège de l’UDPS à Kinshasa, Augustin Kabuya, secrétaire général de ce parti, a déclaré : « Soyez calmes, nous allons toucher à cette Constitution ».A Luozi, au Kongo Central, où il était en meeting, le ministre des Sports et Loisirs, Didier Budimbu, a carrément appelé à un « troisième mandat » pour Félix Tshisekedi et au changement de la Constitution. Dans le stade Budimio de la cité de Luozi, acquis à sa cause, il a lancé l’opération intitulée « Tout droit ti na 3 » (tout droit au 3e mandat, Ndlr) pour marquer la position de son parti, Autre Vision du Congo (AVC), sur la question.
La société civile désapprouve ce débat en pleine guerre
Dans les rangs de l’opposition comme au sein d’une partie de la société civile, certains estiment que les propos entendus ces derniers jours traduisent une volonté latente de rouvrir un débat « clivant » qui divise profondément le pays. Le mouvement citoyen Lutte pour le Changement (LUCHA) s’est montré opposé aux velléités du régime en place de vouloir à tout prix modifier la constitution au moment où l’intégrité du territoire reste menacée dans les provinces des Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri, où des Congolais sont massacrés, d’autres obligés de se déplacer pour fuir la mort. Dans un communiqué, ce mouvement dénonce une tentative de vouloir accorder « un bail permanent » au président Tshisekedi. Selon la LUCHA, l’ambition de l’Union Sacrée de la Nation est non seulement une « erreur politique » mais surtout une « indécence criminelle », insistant que la priorité n’est pas celle-là mais la récupération des terres conquises par l’AFC/M23. « Nous n’accepterons aucune confiscation de notre démocratie », rappelle ce mouvement, citant l’article 64 de la Constitution qui impose le devoir de faire échec à quiconque détient le pouvoir en violation des dispositions constitutionnelles.
Lors d’un discours prononcé à Kisangani le 23 octobre 2024, le président de la République, Félix Tshisekedi, avait proposé des mesures visant à modifier la Constitution du pays, laissant planer la possibilité d’une modification de la limitation du nombre de mandats présidentiels. Il avait qualifié la Constitution actuelle de « dépassée » et « pas adaptée aux réalités du pays ». Il avait annoncé son intention de mettre en place une commission chargée de rédiger une nouvelle constitution en 2025, tout en précisant qu’il appartiendrait au peuple de décider de l’éventuelle suppression de la limitation du nombre de mandats présidentiels. Mais avec la guerre dans l’Est du pays, ce projet avait été mis en veilleuse.
Avec le retour de ce débat, reste à savoir si cela pourrait raviver les tensions politiques au pays. Dans un contexte où la question constitutionnelle demeure hautement sensible en République démocratique du Congo, chaque mot prononcé par un acteur politique – surtout détenant des fonctions officielles – semble désormais pesé et parfois lourd de conséquences.
Heshima