Menacé de destitution, le deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo a finalement décidé de jeter l’éponge. Il dit avoir privilégié la cohésion de l’Union sacrée de la Nation, la coalition au pouvoir. Mais les choses vont-elles en rester là pour cet ancien président du Sénat ? Va-t-il garder sa place au sein du présidium de la plateforme majoritaire ? Analyse.
Une des figures incontournables de la scène politique depuis plus d’une décennie en République démocratique du Congo, Modeste Bahati Lukwebo s’est imposé au fil des années comme un acteur clé des équilibres institutionnels. Entre habileté politique, ambitions affirmées et sens du repositionnement, Bahati a toujours su rallier la majorité au pouvoir grâce à son tremplin politique : Alliance des forces démocratiques du Congo et alliés (AFDC-A). A chaque élection, son regroupement enrôle plus de députés nationaux et provinciaux pouvant lui servir d’offre politique au sein de la future majorité. Cette stratégie qui lui accorde un poids politique non négligeable lui a permis également de réclamer des postes de responsabilité.
Mais le 4 mars, lors d’un point de presse, Bahati a laissé entendre que la révision de la constitution n’était pas opportune. Dans un langage aussi direct que risqué, il affirmait : « Le pays n’a pas un problème de texte. Le pays a un problème d’homme. » Une déclaration interprétée comme une critique implicite d’un débat soutenu par la majorité au pouvoir. Dans un climat politique sous tension, cette sortie, faite sans consultation préalable des membres de l’Union sacrée, a été perçue comme une faute politique majeure. Une sortie médiatique qui a lancé une polémique alors que l’entourage du chef de l’État évoque régulièrement une telle modification ou changement de la constitution.
Le 10 mars, le sénateur est revenu sur sa déclaration, présentant même ses excuses et estimant avoir été mal compris. « Nulle part, il est sorti de ma bouche que je m’opposais à la modification de la Constitution. J’avais plutôt suggéré qu’on en débatte dans le cadre de l’Union sacrée de la Nation », a-t-il ajouté. Mais les dés sont jetés. Malgré ces éclairages, l’engrenage politique a été déclenché. Une pétition pour sa destitution avait réuni 85 signatures, selon son initiateur, le sénateur Dany Kabongo. Ce dernier avait évoqué un manque de respect vis-à-vis du président Félix Tshisekedi et réclamé le départ de Modeste Bahati de son poste de deuxième vice-président de la chambre haute. Bahati va anticiper l’échéance et démissionner de son poste. Cette prise de parole aura visiblement précipité sa chute.
Quel avenir au sein de l’Union sacrée ?
Le 25 mars, un groupe se présentant comme « collège des fondateurs » de l’AFDC a annoncé ne plus reconnaître le sénateur Modeste Bahati comme président du parti, membre de l’Union sacrée pour la Nation. Dans la foulée, ce collège a confié les rênes de la formation politique à Otto Bahizi, désigné coordonnateur chargé de piloter une transition devant conduire à la tenue d’un congrès électif. Cette décision est rejetée par le secrétaire général de ce parti. « Nous sommes surpris, parce qu’il y a eu un congrès à l’issue duquel nous avons renouvelé à l’unanimité les cinq années de gestion à Modeste Bahati Lukwebo en tant que président et autorité morale du parti. Parce que selon nos statuts, Bahati Lukwebo est président statutaire toute sa vie. Tous les participants ont reconnu son autorité lors du dernier congrès. L’idée de faire une déclaration de cinq personnes qui n’ont pas d’ailleurs qualité, ce n’est pas normal », a dénoncé Guy-Richard Malonga.
A défaut d’être totalement écarté de la tête du parti qu’il a lui-même contribué à bâtir, Modeste Bahati court le risque de voir sa formation politique être dédoublée. Il a vécu le même scenario par le passé lorsqu’il était en froid avec l’ancien président de la République, Joseph Kabila.
Bahati et Kamerhe, même trajectoire ?
Comme Vital Kamerhe qui a été contraint à la démission, Modeste Bahati est le deuxième membre du présidium de l’Union sacrée de la Nation à subir le même sort. « Son avenir au sein de l’Union sacrée dépend maintenant de son attitude. Comment il va se comporter au sein de la plateforme. En faisant profil bas, il pourrait y rester comme un membre figurant. Mais il n’aura plus la confiance de ceux qui dictent la ligne dans cette majorité », analyse une source au sein de l’Union sacrée.
Mais vu de l’extérieur, l’attitude de Vital Kamerhe et de Modeste Bahati de s’excuser après avoir pris position au sujet du débat autour de la modification ou du changement de la Constitution n’a pas été bien perçue. « En osant vous opposer au projet de changement de la Constitution alors que notre pays est en guerre, vous avez eu le courage de dire la vérité, signe de noblesse pour un représentant du souverain primaire. Votre responsabilité et dignité auraient dû vous amener à rester fermes, quel que soit le prix à payer », a réagi le prix Nobel de la paix, Dénis Mukwege, à s’adressant à Vital Kamerhe et Modeste Bahati. Le célèbre gynécologue congolais perçoit les départs de ces deux personnalités de leurs fonctions comme une « purge » pour ceux qui s’opposent à la modification de la Constitution.
Un risque de déséquilibre géopolitique ?
Le professeur Déogratias Chimerhe, enseignant en sciences politiques à l’Université de Goma, craint un déséquilibre politique qui pourrait fragiliser le pays après les démissions de Kamerhe et Bahati. « Ça peut même amener jusqu’à un clivage Est-Ouest qui est encore en train de se creuser. C’est dommage qu’au sommet de l’Etat, on puisse arriver à des scissions sous cette forme, alors qu’on est en train de poursuivre une guerre dans l’Est. On est en face d’une menace dans l’Est. Ce n’est pas normal qu’on arrive à des scissions comme ça. Je ne trouve pas rationnel, pendant cette période, d’entamer des guerres entre les partis ou à l’intérieur d’un parti », a-t-il déclaré à Deutsche Welle.
Mais au sein de l’Union sacrée, la perception est toute autre. « Vital Kamerhe a été remplacé à la tête de l’Assemblée nationale par un homme de son parti, Aimé Boji. Celui-ci est aussi originaire du Sud-Kivu. Donc, le risque de déséquilibre géopolitique n’existe pas. Pour Bahati, son successeur pourrait aussi être originaire du même coin et peut-être même de son propre parti politique », estime un politologue proche du pouvoir.
Fragilisé par des tensions internes et des repositionnements politiques, le leader de l’AFDC-A pourrait voir son influence s’effriter au sein de l’Union sacrée de la Nation. Sa récente démission ouvre la voie à une recomposition dont l’issue reste encore incertaine. Il peut aussi perdre le contrôle partiel de ses poulains au sein des institutions. Ces derniers vont préférer garder encore leurs avantages politiques en lieu et place de faire l’opposition au régime en place.
Heshima