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Accueil des migrants des États-Unis en RDC : Kinshasa marginalise le rôle de Kigali auprès de Washington ?

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En acceptant d’accueillir des migrants expulsés des États-Unis, la République démocratique du Congo (RDC) s’invite dans un dispositif jusque-là utilisé par le Rwanda. Derrière ce choix qui soulève des controverses au sein de l’opinion congolaise, Kinshasa cherche non seulement à consolider ses rapports avec Washington mais aussi à priver Kigali des leviers qui lui rendaient indispensable aux yeux des Etats-Unis. Analyse.  

Quelques jours après des fuites d’information révélées notamment par Jeune Afrique, le gouvernement congolais a officialisé l’accueil, dès ce mois d’avril, de ressortissants de pays tiers, dans le cadre d’un partenariat avec les États-Unis. Dans un communiqué publié le 5 avril 2026, Kinshasa a annoncé la mise en place d’un dispositif d’accueil temporaire pour des ressortissants de pays tiers, relevant des mécanismes migratoires des États-Unis. Le gouvernement insiste sur le caractère humanitaire et souverain de l’opération, d’autant plus que la question de l’externalisation des politiques migratoires américaines se pose avec acuité. Le document du ministère de la Communication et Médias précise d’emblée que les sites d’hébergement ont été identifiés au sein de la « ville-province de Kinshasa » pour assurer un suivi administratif et sécuritaire optimal de ces migrants.

Court-circuiter Kigali…

Mais au-delà de la dimension migratoire, ce choix traduit une recomposition diplomatique. Jusqu’ici, le Rwanda apparaissait comme l’un des partenaires africains privilégiés des États-Unis dans ce type d’accords. Kigali avait notamment accepté d’accueillir des migrants expulsés dès 2025, avec un appui financier américain à la clé. Il avait tenté un accord similaire avec Londres, avant que la justice britannique ne rejette le projet. En s’inscrivant à son tour dans ce dispositif, Kinshasa vient concurrencer directement ce positionnement rwandais. Une manière, selon plusieurs analystes, de réduire l’influence de Kigali auprès de Washington, au moment même où les relations entre la RDC et le Rwanda restent profondément tendues, notamment autour du conflit dans l’est congolais et du rôle de Kigali dans le soutien aux rebelles de l’AFC-M23 qui occupent une partie de l’Est du pays.

Ce repositionnement intervient aussi dans un contexte où les États-Unis cherchent à renforcer leur présence stratégique dans la région des Grands Lacs. Washington a récemment joué un rôle central dans les discussions de paix entre la RDC et le Rwanda, tout en poursuivant des intérêts liés à la stabilité régionale et à l’accès aux ressources naturelles congolaises. En acceptant d’accueillir des migrants, Kinshasa pourrait donc amoindrir ce rôle de Kigali auprès de Washington. La RDC envoie aussi un signal politique fort : celui d’un partenaire prêt à coopérer sur des dossiers sensibles pour les États-Unis. Une posture qui pourrait renforcer son poids diplomatique face à Kigali, mais aussi lui permettre de négocier davantage de soutien sécuritaire et économique de la part de Washington.

La société civile congolaise inquiète…

Cette mesure n’est pas du goût d’une partie de la société civile. À travers une lettre ouverte, datée du 5 avril 2026, adressée au président de la République, Félix Tshisekedi, l’organisation de défense des droits humains « Justicia Asbl » a exprimé ses « préoccupations » à la suite du communiqué du ministère de la Communication et Médias annonçant la mise en place d’un dispositif d’accueil temporaire de ces ressortissants des pays tiers refoulés des États-Unis.

Dans cette correspondance, cette ONG indique avoir pris connaissance « avec stupéfaction » de cette annonce. Tout en reconnaissant l’esprit de « solidarité traditionnel du pays », l’organisation citoyenne souligne les risques liés à une telle initiative, rappelant les précédents historiques liés à l’accueil des réfugiés dans la région des Grands Lacs, notamment après le génocide rwandais de 1994. Une hospitalité qui a eu des conséquences « durables » sur la RDC, d’après cette ONG. Plus de 30 ans après, le pays continue de faire face à des défis sécuritaires et humanitaires issus de cette période. La structure pense que cette expérience devrait servir de leçon dans la gestion des engagements actuels. 

De son côté, Jonas Tshiombela, président de la Nouvelle Société civile du Congo (NSCC), estime que cette décision du gouvernement est une « erreur » politique. « C’est une erreur politique grave. La RDC n’est pas un laboratoire d’expérimentation de politique internationale des Etats-Unis. », a déclaré Jonas Tshiombela à Tv5 Monde. « Un pays qui gère des millions de déplacés internes peut-il se permettre d’accueillir ceux des autres ? », s’interroge-t-on dans ces milieux de la société civile.     

Prévenant les critiques sur une éventuelle perte de contrôle de ses frontières, le gouvernement congolais révèle que cette initiative s’inscrit dans le respect de sa « souveraineté ». Kinshasa réfute les termes de « relocalisation permanente » ou d’externalisation des politiques migratoires étrangères en RDC. Dans son communiqué, le gouvernement précise que le Trésor public congolais ne déboursera pas un centime dans ce dossier. C’est le gouvernement américain qui assurera la « prise en charge logistique et technique » via des structures spécialisées. Pour Kinshasa, il s’agit avant tout de faire preuve de « solidarité internationale » et de respecter ses engagements en matière de protection des droits des migrants.

Malgré ces précisions, plusieurs questions restent en suspens. En ce qui concerne la durée réelle de ce « séjour temporaire » ? Quel est le profil exact des ressortissants concernés ? Si le gouvernement assure conserver la « pleine maîtrise » des admissions et des renvois, la gestion de tels flux migratoires, souvent complexes, représentera un test de taille pour les services de sécurité et l’administration congolaise.

Heshima

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