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17 mai 1997-17 mai 2026 : l’instabilité née de la « révolution » de l’AFDL se poursuit en RDC

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Le 17 mai 1997 reste une date charnière dans l’histoire de la République démocratique du Congo. Ce jour-là, les troupes de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), dirigées par Laurent-Désiré Kabila, entraient à Kinshasa et mettaient fin à plus de trois décennies de règne du maréchal Mobutu Sese Seko. Présentée comme une révolution porteuse d’espoir, cette prise de pouvoir devait ouvrir une nouvelle ère de démocratie, de souveraineté et de prospérité. Presque trente ans plus tard, cette date a plutôt inauguré une ère d’instabilité sécuritaire. La paix durable demeure depuis un horizon lointain pour des millions de Congolais.

Lorsque l’AFDL renverse le régime de Mobutu en 1997, une grande partie de la population accueille les rebelles comme des libérateurs. Le Zaïre est alors miné par la corruption, l’effondrement de l’État, la pauvreté et les violences politiques. L’arrivée de Laurent-Désiré Kabila suscite l’espoir d’une refondation nationale après des années de dictature. Mais très rapidement, les promesses de la « révolution » se heurtent aux réalités d’un pays profondément fragilisé. L’AFDL, soutenue au départ par le Rwanda et l’Ouganda, peine à construire un État fort et inclusif. Les tensions apparaissent entre les anciens alliés, tandis que plusieurs régions du pays échappent au contrôle du pouvoir central.

Dès 1998, la deuxième guerre du Congo éclate. Ce conflit, considéré comme l’un des plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale, implique plusieurs armées étrangères et une multitude de groupes armés locaux. Les provinces de l’Est du pays deviennent le théâtre de massacres, de déplacements massifs de populations et d’une économie de guerre alimentée par l’exploitation des ressources minières. Près de trois décennies plus tard, l’est de la RDC demeure marqué par cette insécurité chronique. Des mouvements rebelles continuent d’opérer dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri. Malgré les accords de paix successifs, les opérations militaires et la présence de forces internationales, les violences persistent, nourries par des rivalités communautaires, des intérêts économiques et des ingérences régionales telle que celle du Rwanda avec l’AFC/M23 actuellement.

Laurent-Désiré Kabila, un « pion » qui s’émancipe ? 

Lorsque Laurent-Désiré Kabila renversa Mobutu en 1997, la RDC entra dans une nouvelle ère.  Initialement allié au Rwanda et à l’Ouganda, ses relations avec Kigali se détériorèrent rapidement. Dans un témoignage livré à Afrique XXI en 2024, la journaliste belge Colette Braeckman, spécialiste de la région des Grands Lacs, est revenue sur son expérience de la première guerre du Congo. Le 16 mai 1997, après trente-deux années de pouvoir sans partage, Mobutu Sese Seko fut renversé par les troupes de Laurent-Désiré Kabila. Dans son autobiographie, Mes carnets noirs, Colette Braeckman est revenue sur la conquête éclair du chef des rebelles, Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier n’était en réalité qu’un « pion » que le Rwanda voulait utiliser pour donner une image congolaise à cette invasion, avant que Mzee ne s’émancipe de ses alliés régionaux. Cette journaliste belge a rappelé le rôle actif joué par le Rwanda et l’Ouganda, ainsi que les massacres perpétrés durant cette période.

En 1996-1997, Kagame est accusé d’ingérence dans les affaires internes du Zaïre du maréchal Mobutu et d’en violer la souveraineté nationale. Cette ingérence déboucha sur la première guerre du Congo et la chute de Mobutu. Pour Colette Braeckman, la France, en laissant partir des milliers de génocidaires avec armes et bagages dans l’est du Congo, est en grande partie responsable des guerres qui suivirent dans cette région, jusqu’à aujourd’hui. En octobre 1996, sans trop de surprise car elle avait été annoncée par Paul Kagame lui-même, la première guerre du Congo commença.

Le récit glaçant des massacres…  

L’AFDL, un mouvement hétéroclite, avait entamé une offensive au départ du Sud-Kivu. Sa première cible avait été l’hôpital de Lemera, où travaillait un gynécologue qui allait devenir célèbre par la suite, le docteur Denis Mukwege. Le médecin, qui s’était rendu à Bukavu pour déposer un collègue à l’aéroport, échappa de justesse aux tueurs mais, au retour, il dut découvrir un carnage. L’établissement étant soupçonné d’accueillir et de soigner des réfugiés hutus aussi bien que des citoyens congolais, les combattants n’avaient pas fait le tri : les malades furent achevés sur leur lit, le personnel exécuté, rapporte Braeckman via Afrique XXI. Ce premier massacre de la première guerre du Congo avait fait une trentaine de victimes. Des centaines de milliers d’autres durent suivre.

En janvier 1997, un compagnon de Laurent-Désiré Kabila, du nom de Kisase Ngandu, tomba dans une embuscade, vraisemblablement tendue par des alliés qui s’inquiétaient de son nationalisme intransigeant et de son refus de la tutelle rwandaise. « Le nom de Jackson Nziza, l’un des chefs militaires du mouvement, proche de Kagame, fut cité », affirme Colette Braeckman. À l’époque, sa disparition passa quasiment inaperçue. Mais elle a cependant décapité l’aile congolaise et nationaliste du mouvement et laissa les mains libres aux Rwandais, note la même source.

Si les Rwandais, extrêmement discrets, contrôlaient l’accès au front, les Congolais, pour leur part, décrivaient le comportement surprenant de leurs « libérateurs » : « Aux barrières, ils nous obligent à nous déchausser, à passer devant eux pieds nus. Parfois, dans un geste de mépris, ils nous crachent dans la bouche », rapporte Braeckman citant des témoignages des victimes. Dans cette marche vers Kinshasa, il était question aussi de tortures, de civils exécutés alors qu’on leur avait lié les mains dans le dos.

Kabila père encaissa sans rien dire…

Alerté par ses frères congolais au premier rang desquels se trouvait Kisase Ngandu, Laurent-Désiré Kabila n’affichait aucune volonté d’interdire à leurs alliés rwandais les différents dérapages constatés tout au long de cette marche vers le pouvoir à Kinshasa. D’autres informations faisaient état d’usines systématiquement démontées, notamment à Kamituga, où se trouvaient les installations de la Sominki (Société minière du Kivu) exploitant la cassitérite. Des réserves de nourriture étaient transportées au Rwanda, des banques étaient pillées. À Kigali, affluaient soudain des véhicules portant l’immatriculation du Zaïre ou du Kivu.

« Depuis le début de l’offensive, il était évident que, systématiquement, Rwandais et Ougandais se servaient au passage. Ils finançaient leur effort de guerre en pillant le pays voisin. Des hommes qui n’avaient connu que les camps de réfugiés en Ouganda et le dénuement du Rwanda au lendemain du génocide s’émerveillaient des richesses du Congo, un Eldorado qu’ils venaient de conquérir… », décrit Colette Braeckman.

Mais Laurent-Désiré Kabila attendit son moment pour dénoncer ces pillages et crimes commis par leurs compagnons dans la conquête du pouvoir. Premier acte : Kabila s’autoproclama président de la RDC depuis Lubumbashi alors que cela n’était pas prévu dans le plan des Rwandais et Ougandais. Des années plus tard, se souvenant de la scène, certains de ses mentors confiaient leur désarroi d’alors à la journaliste belge. Pris par surprise, ils avaient tenu un bref conciliabule : « Qu’est-ce qu’on fait ? On l’abat tout de suite ? » Interrogés par téléphone, Paul Kagame et James Kabarebe, le chef des opérations militaires, ne purent que répondre qu’il était urgent… de ne rien faire. « Nous réglerons son sort plus tard… ».

Pendant ce temps, les troupes de l’AFDL faisaient sauter le dernier verrou des Forces armées zaïroises (FAZ) dans la ville de Kenge, à une centaine de kilomètres de Kinshasa, la capitale. Une situation que les Rwandais ont difficilement digérée mais tolérée à cette étape de la conquête du pays.

Le sursaut de Mzee à Kinshasa

Mai 1997, une fois au pouvoir à Kinshasa, Mzee Laurent-Désiré Kabila feignit de tolérer toujours le libertinage des Rwandais dans la ville et dans le reste du pays, nommant même l’un des leurs comme chef d’état-major des Forces armées congolaises (FAC), le général James Kabarebe. Une année après, Kabila ordonna le retrait des troupes rwandaises du pays, déclenchant ainsi la seconde guerre du Congo. James Kabarebe ne fit pas longtemps au Rwanda avant de regagner Goma et de préparer l’offensive vers la base militaire de Kitona, à Moanda, au Kongo Central. « À Goma, ce 4 août [1998], après un examen de conscience, nous sommes un commando de 136 éléments à qui l’on confie la mission d’aller exfiltrer les [présumés rwandais] lynchés de Kinshasa. Dans la nuit, une réunion des opérations fut tenue et, il me sera confié le co-commandement des opérations avec le capitaine Butera, qui était commandant du peloton rwandais qui venait de nous être adjoint. Ensemble, nous allons nous mettre autour de la table de simulation. La planification se faisait comme dans un film de fiction : à voir les tracés du crayon qui passaient et repassaient sur le papier pour monter le plan. Les questions se chevauchaient soit sur le rôle, soit sur le ravitaillement… Le général Kabarebe se débattait comme un diable, bon sang, d’y répondre de manière expéditive. Tout était fin prêt pour l’opération « Ciel ouvert ». », relate dans ses mémoires le feu général Moustapha Mukiza, un ressortissant Banyamulenge ayant participé à la deuxième guerre du Congo. Kigali perdit cette guerre notamment grâce à l’intervention des alliés de Kabila : Angola, Namibie et le Zimbabwe. Ces trois pays apportèrent un soutien militaire de taille à Laurent-Désiré Kabila jusqu’à son assassinat en janvier 2001.

Tout au long de cette guerre qui fractionna le pays avec des occupations rebelles au nord-est et dans l’est, Laurent-Désiré Kabila avait tenu l’ouest du pays et une partie du sud-est grâce à ses soutiens de la SADC. Sa posture d’intransigeance et de nationaliste lui permit de contrer l’influence rwandaise. Toutefois, le manque de moyens logistiques, les rivalités internes, et la complexité des alliances firent de cette stratégie un défi immense, souvent désordonné.

Joseph Kabila change de méthode sans trouver une paix durable

Arrivé au pouvoir en 2001, Joseph Kabila, fils de Laurent-Désiré, hérita d’un pays en guerre. Sa méthode se voulut plus pragmatique : il engagea des accords de paix et des négociations diplomatiques (ex. : Sun City, Pretoria) avec le Rwanda et les groupes rebelles. Il pratiqua ce que certains observateurs appellent une stratégie hybride : mêler discours de souveraineté, solidarité nationale, coopération internationale, tout en tolérant ou négociant avec des acteurs liés directement ou indirectement à Kigali.

D’après Colette Braeckman, Joseph Kabila, qui était sous la tutelle de James Kabarebe pendant l’avancée de l’AFDL au niveau de Kisangani, était témoin des exactions des Rwandais lors de cette marche vers Kinshasa. C’était une guerre sans témoins, sans images, sans journalistes, relate-t-elle. Une guerre qui se menait au cœur de la forêt tropicale, sur la route de Kisangani. « Même si je connaissais de nombreux protagonistes, l’essentiel m’échappait. Je savais seulement que Joseph, le fils de Laurent-Désiré Kabila, combattait aux côtés des troupes rwandaises, que James Kabarebe, le grand stratège de cette guerre atypique, s’était chargé de faire l’écolage du fils du chef. Bien plus tard, je dus apprendre que la véritable mission du jeune militaire qui suivait Kabarebe comme une ombre était de faire rapport à son père. Joseph Kabila me confiera par la suite qu’ayant été témoin des massacres commis à Kisangani, il avait averti le Mzee : ‘Un jour, nous aurons la guerre avec ces gens-là.’ », explique Braeckman.

Une fois au pouvoir, Joseph Kabila put privilégier les négociations avec le Rwanda et l’Ouganda, faisant une ouverture politique aux belligérants du RCD, une rébellion soutenue par le Rwanda, et du MLC, un mouvement appuyé par l’Ouganda. Mais d’autres rebelles participèrent aussi au dialogue de Sun City tels que Mbusa Nyamwisi avec le RCD-KML.

Plus récemment, lors de son retour dans l’est du pays (notamment à Goma occupé par les rebelles de l’AFC/M23), Kabila continua d’entretenir des liens souterrains avec Kigali. Il était entré à Goma en passant par Kigali. Kinshasa l’accusa formellement de connivence avec le Rwanda via l’AFC/M23. Le président actuel, Félix Tshisekedi, l’a qualifié de « vrai commanditaire » de ce mouvement dans plusieurs déclarations. Ainsi, Joseph Kabila oscilla entre posture de résistance et stratégie de coopération implicite, espérant tirer profit des faiblesses ou du mécontentement dans l’est pour se repositionner politiquement. Les Etats-Unis, à travers le Trésor américain, lui ont imposé des sanctions pour son soutien à la rébellion qui déchire l’Est du pays depuis 2021.   

Une révolution dont les Congolais n’étaient pas initiateurs  

 Avec le recul du temps, les Congolais perçoivent cette révolution comme une agression déguisée des pays régionaux, le Rwanda et l’Ouganda en particulier. « Les Congolais n’ont pas été les initiateurs souverains de leur ‘‘libération’’ de 1997. Ils ont surtout fourni les corps et le sang nécessaires à un projet géopolitique et géo-économique conçu à l’extérieur. », estime le français Jean-François Le Drian, un analyste des questions de la région des Grands lacs. Selon lui, les Congolais ont servi de chair à canon pour réaliser un scénario écrit ailleurs, au profit d’intérêts géo-économiques (contrôle des ressources du Kivu, reconfiguration de l’Afrique centrale). Le 17 mai 1997 reflètent, selon lui, l’instrumentalisation profonde de ce courage par des puissances externes. « Aujourd’hui, les mêmes frustrations persistent parce que le problème de fond n’a jamais été réglé : la souveraineté réelle du Congo face aux agendas extérieurs. Célébrer un 17 mai 1997 sans dénoncer son instrumentalisation, c’est préparer les nouvelles générations à se faire berner à nouveau. », a-t-il écrit sur son compte X le 17 mai 2026.

Pour Litsani Choukran, ancien patron de l’ex-média Politico.cd, le 17 mai 1997 est « le jour où nous avons fait entrer le loup dans notre bergerie. Fatigués par une « dictature », nous avons préféré le déluge. Et trois décennies plus tard, nous en payons encore le prix. » D’après lui, « c’est aussi le jour où, du chaos, sont nés des héros : l’armée des résistants portée par Mzee Laurent-Désiré Kabila. Alors que son fils tente aujourd’hui de nous replonger dans ce même chaos, allant à l’encontre même de l’œuvre qui valut à son père le sacrifice suprême, le Congo sait désormais ce qu’il ne faut plus jamais faire : rouvrir la porte à l’occupation dans le seul but d’accéder au pouvoir. Et nous veillerons, des millénaires durant, à ce que cette erreur ne se répète plus jamais sur cette terre. », a-t-il écrit dimanche 17 mai 2026 sur son compte X.  

Un échec de la « révolution » 

Pour de nombreux analystes, l’échec de la « révolution » de 1997 à instaurer la paix s’explique aussi par l’absence d’une véritable reconstruction institutionnelle. Le changement de régime n’a pas suffi à bâtir un État capable d’assurer la justice, la sécurité avec une armée forte et le développement sur l’ensemble du territoire. Les crises politiques répétées, la faiblesse des institutions et la mauvaise gouvernance ont entretenu un climat de méfiance et d’instabilité. À cela s’ajoute la question sociale. Malgré ses immenses richesses naturelles, la RDC reste confrontée à un taux élevé de pauvreté, au chômage des jeunes et à l’insuffisance des infrastructures de base. Beaucoup de Congolais estiment que les dividendes de la révolution annoncée en 1997 n’ont jamais réellement atteint les populations.

Le 17 mai 1997 demeure ainsi une date ambivalente dans la mémoire collective congolaise : celle de la fin d’un régime autoritaire, mais aussi le point de départ d’un cycle de conflits dont le pays peine encore à sortir. Presque trente ans après la chute de Mobutu, la quête de paix, de stabilité et de justice reste le principal défi de la République démocratique du Congo, où l’espoir d’une véritable renaissance nationale continue de survivre malgré les blessures de l’histoire.

Heshima Magazine

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