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La musique congolaise, un soft power africain qui séduit le monde

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De Kinshasa à Paris, de Bruxelles à Abidjan, les rythmes congolais continuent de faire danser le monde. Portée par une histoire riche et des artistes emblématiques, la musique congolaise s’impose aujourd’hui comme l’un des plus puissants instruments d’influence culturelle du continent africain.

Depuis plusieurs décennies, la musique congolaise traverse les frontières et s’impose comme l’un des symboles les plus vivants de la culture africaine. La rumba et le soukous, nés dans les deux Congo, ont façonné l’identité musicale d’une grande partie du continent et influencé de nombreuses scènes internationales. Dans les années 1960 et 1970, des orchestres mythiques comme OK Jazz ou African Jazz ont posé les bases d’un style devenu quasiment universel. Des figures légendaires telles que Franco Luambo, Tabu Ley Rochereau ou encore Papa Wemba ont contribué à faire rayonner la rumba congolaise bien au-delà des frontières de l’Afrique centrale.

Aujourd’hui, la nouvelle génération poursuit cet héritage en modernisant les sonorités traditionnelles. Des artistes comme Fally Ipupa, Ferre Gola ou Innoss’B remplissent des salles de concert en Europe et multiplient les collaborations internationales. Grâce aux plateformes numériques et aux réseaux sociaux, leurs chansons circulent désormais à l’échelle mondiale. Au-delà du divertissement, cette musique agit comme un véritable outil diplomatique. Elle véhicule une image dynamique et créative de la République démocratique du Congo et de l’Afrique. Dans les diasporas africaines comme dans les festivals internationaux, les sonorités congolaises incarnent une identité culturelle forte, capable de rassembler les publics les plus divers.

Un patrimoine de l’UNESCO en perte de vitesse

En 2021, la rumba congolaise a été inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Cette reconnaissance internationale de la rumba congolaise illustre d’ailleurs cette influence grandissante. Ce classement a confirmé la place de cette musique dans le patrimoine culturel mondial. Mais, seulement, ce style est un peu en perte de vitesse. La rumba originelle commence petit à petit à être délaissé ou mélangé aux sonorités actuelles. A Kinshasa, les nostalgiques de la rumba « pure » luttent contre une sorte d’effacement progressif de cette musique emblématique du pays. Musique de l’oralité, la rumba peut disparaitre à tout moment, avertit Michel Lutangamo, professeur de musique à l’Institut national des arts (INA) interrogé par Tv5 Monde. L’INA a, depuis 2022, initié des cours pour permettre aux étudiants d’apprendre à lire et à écrire la rumba congolaise. Il y a aussi un travail d’archivage de cette musique. L’INA retranscrit des chansons diffusées notamment sur vinyle. L’institution a déjà archivé entre 300 et 400 chansons congolaises. Toujours à Kinshasa, un musée de la rumba a vu le jour dans l’ancienne résidence de l’artiste Papa Wemba rachetée depuis par le gouvernement. L’idée est de conserver à cet endroit les traces des artistes congolais.    

Une musique qui peut générer près d’un milliard d’euros

Si la musique congolaise ne génère pas suffisamment d’argent en Afrique, elle est quasiment un pilier de l’industrie musicale en France et dans une bonne partie de l’Europe. Environ 30% des streams réalisés en France proviendraient d’artistes d’origine congolaise. Si l’on traduit cette influence en valeur économique, l’ampleur du phénomène devient encore plus évidente. Sur un marché du streaming musical français estimé en 2025 à environ 700 millions d’euros, l’influence portée par les artistes d’origine congolaise représente près de 210 millions d’euros de valeur culturelle et économique annuelle, note Baziks dans une tribune. À l’échelle européenne, poursuit-il, en intégrant les diasporas présentes en Belgique, en Suisse et au Royaume-Uni, cette influence approche déjà les 300 millions d’euros par an. En y ajoutant les marchés africains, nord-américains et caribéens, l’écosystème culturel congolais représente aujourd’hui environ 365 millions d’euros de valeur annuelle, avec un potentiel réaliste pouvant atteindre 700 millions à 1 milliard d’euros dans la prochaine décennie si les infrastructures de distribution, de financement et de monétisation suivent la dynamique de création.

Un soft power à capitaliser par la RDC et l’Afrique      

La musique congolaise qui a conquis Abidjan, Paris et Bruxelles, est devenue un véritable soft power pour la RDC et l’Afrique. Mais le continent africain de l’utilise pas encore à sa juste valeur. Fally Ipupa, qui annonce deux concerts au Stade de France en mai prochain, représente au plus haut point la culture africaine. Plusieurs fois, il a été associé à des événements notamment au Palais de l’Elysée avec le président français Emmanuel Macron. Ce dernier, lors de sa visite à Kinshasa, a même visité la municipalité de Bandal aux côtés de Fally Ipupa. Cette commune a vu naitre plusieurs artistes musiciens congolais.

A ce jour, des artistes franco-congolais ou belgo-congolais comme Gims, Dadju, KeBlack, Ninho, Damso, Naza, Tiakola, Niska et tant d’autres encore sont en train de bouger la scène européenne grâce à une musique qui tire ses racines dans la musique congolaise. Ces jeunes générations peuvent constituer un soft power pour leur continent d’origine. 

Aujourd’hui, cet héritage culturel et richesse inestimable devrait être transformé en puissance économique en RDC. Le gouvernement congolais devrait adopter une politique publique pour encadrer la musique congolaise longtemps laissée à l’abandon malgré le talent inépuisable au pays. Il faudrait exiger une mobilisation coordonnée des pouvoirs publics, créer des mesures d’incitation pour des entrepreneurs culturels, des investisseurs, des plateformes technologiques et de la diaspora afin de bâtir les infrastructures capables de connecter durablement la création africaine aux marchés mondiaux. C’est dans cet esprit que plusieurs initiatives structurantes émergent aujourd’hui pour accompagner cette transition industrielle, notamment à travers des démarches de concertation engagées avec les autorités culturelles nationales pour accélérer la mise en place de mécanismes favorisant la monétisation, la distribution et le financement des industries musicales locales.

Entre héritage historique et innovations contemporaines, la musique congolaise demeure l’une des voix les plus puissantes de l’Afrique sur la scène mondiale. Plus qu’un simple art, elle est devenue un véritable soft power, capable de faire vibrer les cœurs et de rapprocher les cultures à travers la planète. Mais il y a encore un écart entre l’influence mondiale et la chaîne de valeur autour de cette musique (plateformes, distribution, data, financement et propriété des infrastructures) qui reste encore largement externalisée. Autrement dit, le monde écoute la musique congolaise, mais l’économie de cette écoute se construit encore trop souvent ailleurs qu’en RDC ou en Afrique.

Heshima Magazine

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