Créé en mars 2026, le Tribunal pénal économique et financier (TPEF) marque une étape majeure dans la réforme de la justice congolaise. Cette juridiction spécialisée est appelée à jouer un rôle clé dans la lutte contre la corruption et la criminalité économique, longtemps pointées comme des freins au développement du pays. L’inspecteur général des finances honoraire de l’Inspection générale des finances (IGF), Jules Alingete Key, avait fait de la création de ce tribunal son cheval de bataille. Une fois concrétisé à ce jour, cette juridiction rencontre le défi de la formation de son personnel pour se différencier des autres tribunaux.
Le président Félix-Antoine Tshisekedi a promulgué, le 14 mars 2026, la loi instituant le Tribunal pénal économique et financier (TPEF) et son parquet général. La République démocratique du Congo (RDC) dispose désormais d’une juridiction dédiée à la répression des crimes économiques, financiers et de corruption, une réforme portée depuis plusieurs années notamment par l’ancien ministre de la Justice, Constant Mutamba. Face à la criminalité économique d’une rare ampleur en RDC, les tribunaux traditionnels du pays accusaient des déficits pour déceler les artifices utilisés par des détourneurs des deniers publics pour se soustraire de la justice. Ayant découvert, dans ses différentes enquêtes à l’IGF, les stratagèmes de ces criminels financiers, Jules Alingete avait souhaité la mise en place d’un tribunal financier pour mieux appréhender ces infractions.
Alingete salue l’avènement de ce parquet
Le 14 mars, l’ancien patron de l’IGF a salué la promulgation de cette loi instituant le Tribunal pénal économique et financier et le Parquet général près cette nouvelle juridiction. Défenseur de longue date de la création de structures judiciaires spécialisées, Alingete se dit conforté dans son combat contre la criminalité économique et la corruption. Depuis 2022, il a été l’un des premiers responsables publics à plaider en faveur de juridictions pénales économiques et financières capables de traquer et de sanctionner les délits « à col blanc ». La mise en place de ce dispositif, adopté par Ordonnance-Loi, marque, selon lui, une étape cruciale vers un renforcement effectif de la justice économique en RDC. « Nous saluons l’effectivité de la création du Tribunal pénal économique et financier ainsi que du Parquet Général près cette juridiction par Ordonnance-Loi. Par cet acte, Son Excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l’État, Félix‑Antoine Tshisekedi Tshilombo, marque une avancée majeure dans la lutte contre la corruption dans notre pays. Toutes nos félicitations », a-t-il écrit.
Fervent partisan de la création d’un parquet financier dédié pour mieux traquer la corruption et les détournements de fonds publics, Alingete avait soutenu que les magistrats classiques manquent parfois de technicité en matière financière. Il appelait à cor et à cri à la mise en place urgente de ce parquet financier pour donner une « fin logique » à la traque des détourneurs de fonds. Dans sa casquette de « Monsieur anti-corruption » de la RDC, il a fortement milité pour que la justice financière ne se limite pas à des sanctions pécuniaires (comme c’est le cas pour la Cour des comptes), mais prononce des peines pénales.
Former des magistrats, le défi central de ce parquet…
La formation des magistrats en RDC sur le parquet financier, cruciale pour lutter contre la corruption, se heurte encore à des défis majeurs : manque de spécialisation, infrastructures déficientes, et faiblesse des ressources. Bien que des initiatives existent via l’Institut national de formation judiciaire (INFAJ), le renforcement des capacités reste urgent pour maîtriser la criminalité économique complexe et faire fonctionner le nouveau parquet de manière optimale. Il y a un besoin criant de magistrats formés en techniques d’enquête financière, blanchiment de capitaux, et droit fiscal.
Au-delà de la formation, il faudrait également penser aux conditions d’exercice de leur métier. En novembre 2024, lors de son intervention aux assises des états généraux de la Justice, Jules Alingete avait demandé aux magistrats de considérer les détourneurs de deniers publics comme source de leur malheur. « La mauvaise gouvernance financière publique a contribué à l’aggravation de la maladie de la Justice en lui privant des moyens de fonctionnement et d’amélioration des conditions de travail des magistrats. Les magistrats doivent considérer les détourneurs de deniers publics comme source de leur malheur », avait-il indiqué.
Dans la foulée de son intervention, il avait fait savoir que la création du paquet financier devrait aussi se faire accompagner de l’adaptation du Code pénal congolais aux nouvelles infractions de la criminalité financière ; le renforcement du caractère répressif aux actes de détournement des deniers publics au regard des dégâts considérables engendrés par ce fléau ; le renforcement des capacités des magistrats dans les finances publiques et la comptabilité ; l’amélioration des conditions de travail des magistrats et allocation des frais de fonctionnement conséquents aux cours, tribunaux et parquets ; réformes des questions liées aux immunités ainsi que le renforcement du régime disciplinaire des magistrats.
Pour Alingete, la création de ces instances spécialisées devrait permettre d’améliorer la répression des infractions économiques, d’accélérer les procédures et de clarifier les responsabilités dans la gestion des deniers publics. Certains analystes de la question judiciaire attendent désormais que les pouvoirs publics assurent les moyens juridiques, financiers et humains nécessaires à la mise en œuvre effective de ces structures afin qu’elles ne restent pas de simples dispositifs de papier. La crédibilité de ce Tribunal pénal économique et financier dépendra, in fine, non pas de son architecture juridique, mais de son indépendance réelle face aux pressions politiques et de la volonté de l’État de le doter des ressources humaines et budgétaires nécessaires à son fonctionnement.
Pour que le Parquet financier remplisse pleinement sa mission, il faut également que la montée en compétence des magistrats ne puisse plus être une option, mais une priorité de l’Etat. Car sans expertise solide, la lutte contre la délinquance financière risque de rester un combat inachevé.
Heshima