Lancé dans les années 1970, le projet Grand Inga, censé faire de la République démocratique du Congo (RDC) une puissance énergétique mondiale, reste à l’état de promesse. Entre défis financiers, blocages politiques, contraintes techniques et résistances sociales, ce mégaprojet accumule les retards. Le président Félix Tshisekedi, qui a déjà réussi à bouger les lignes dans un autre vieux projet : le port en eau profonde de Banana, veut réactiver ce projet énergétique vieux d’un demi-siècle.
Avec un potentiel estimé à plus de 40 000 MW, le projet Grand Inga est souvent présenté comme le plus ambitieux complexe hydroélectrique au monde. Situé sur le fleuve Congo, il pourrait alimenter une grande partie du continent africain en électricité. Pourtant, plus de cinquante ans après la mise en service d’Inga I (1972) et d’Inga II (1982), le rêve d’un Grand Inga pleinement opérationnel reste lointain.
Au cours de la 83ème réunion du Conseil des ministres tenue le vendredi 20 mars à Kinshasa, le président de la République, Félix Tshisekedi, a réaffirmé l’ambition de la République démocratique du Congo de devenir le poumon énergétique de l’Afrique, en plaçant le projet Grand Inga au centre des priorités gouvernementales. D’après le compte-rendu de cette réunion gouvernementale, le chef de l’État a insisté sur le potentiel exceptionnel de ce mégaprojet hydroélectrique, estimé à 42 000 mégawatts, capable de transformer en profondeur le paysage énergétique du continent. La mission stratégique est confiée à l’Agence pour le développement et la promotion du projet Grand Inga (ADPI-RDC), placée sous son autorité directe.
Pour Félix Tshisekedi, le site d’Inga doit cesser d’être un simple gisement de promesses pour devenir un levier souverain d’industrialisation, de transition écologique et de dignité sociale pour le peuple congolais. « Le projet Grand Inga incarne un choix historique : électrifier durablement le pays, soutenir l’emploi des jeunes, impulser une croissance verte adossée à une industrie minière responsable et affirmer le leadership énergétique de la RDC en Afrique », a déclaré Félix Tshisekedi dans des propos rapportés par le compte rendu de cette réunion gouvernementale. Le président de la République pense que la concrétisation de cette ambition repose sur des partenariats de rang mondial. Sur ce point, il a rappelé que l’approbation, le 3 juin 2025, par la Banque mondiale d’un crédit d’un milliard de dollars américains pour le programme de développement d’Inga III, dont 250 millions déjà disponibles, constitue une avancée majeure pour structurer le site et créer un corridor de croissance au bénéfice des communautés.
Toutefois, il a souligné que l’entrée en vigueur des accords de financement, intervenue le 2 février 2026, impose l’achèvement urgent du cadre de gouvernance du projet. À ce titre, les ministères sectoriels et le gouvernement provincial du Kongo Central sont tenus de conclure, dans un délai de 60 jours, les protocoles d’accord de collaboration avec l’ADPI-RDC, cette échéance étant imminente.
« Dans cette perspective, le Président de la République a instruit plusieurs membres du gouvernement, notamment les ministres en charge de l’Industrie, de l’Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l’Environnement et Développement durable, de l’Enseignement supérieur, de l’Emploi, des Mines ainsi que des Ressources hydrauliques et Électricité, de s’approprier sans délai les projets de protocoles transmis par l’ADPI-RDC, de procéder à leur signature sous la supervision de la Première ministre et d’en transmettre les copies aux bailleurs au plus tard le 3 avril 2026 », a indiqué Félix Tshisekedi.
Des obstacles qui freinaient ce projet…
Ce projet, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, produirait à terme suffisamment d’électricité renouvelable pour alimenter de vastes régions d’Afrique. Cet ouvrage produirait deux fois plus d’électricité que les Trois Gorges en Chine et serait donc la plus grande centrale hydroélectrique du monde. Mais ce projet a rencontré une série d’obstacles jusqu’à ce jour. Le premier obstacle majeur est d’ordre financier. Le coût global du projet est estimé entre 80 et 100 milliards de dollars, un montant colossal qui refroidit de nombreux investisseurs. Les incertitudes sur la rentabilité à long terme, combinées aux risques économiques et politiques, rendent les bailleurs prudents. D’ailleurs, la Banque mondiale s’était déjà (par le passé) retirée du financement en 2016, illustrant les tensions autour de la gouvernance du projet.
À ces difficultés s’ajoutent des problèmes institutionnels et politiques. Le manque de transparence, les divergences entre autorités congolaises et partenaires internationaux, ainsi que les soupçons de corruption entachent la crédibilité du projet. De plus, la stabilité politique et sécuritaire du pays, notamment les conflits dans certaines régions, pèse sur la confiance des investisseurs.
Sur le plan technique, l’ampleur même du projet constitue un défi. Le transport de l’électricité sur des milliers de kilomètres vers d’autres pays africains nécessite des infrastructures lourdes et coûteuses, comme des lignes à haute tension pouvant atteindre 15 000 km. Par ailleurs, le succès du projet dépend de réformes profondes du secteur énergétique congolais, notamment en matière de gouvernance, de capacités techniques et d’entretien des infrastructures existantes.
Les enjeux environnementaux et sociaux représentent un autre frein important. La construction du barrage pourrait entraîner le déplacement de milliers de personnes et la submersion de vastes étendues des villages habités. Des organisations et communautés locales dénoncent déjà les impacts potentiels sur les écosystèmes et les conditions de vie, certains habitants s’opposant ouvertement au projet. Enfin, la faible implication des populations locales et les craintes de ne pas bénéficier directement de l’électricité produite alimentent la contestation. Plusieurs critiques soulignent que l’énergie générée pourrait être prioritairement exportée, laissant une grande partie de la population congolaise sans accès à l’électricité, alors que seulement une minorité y est connectée aujourd’hui. L’Afrique du Sud fait partie des potentiels partenaires qui pourraient bénéficier de ce projet.
Un rêve ancien et des promesses répétées
Le complexe hydroélectrique d’Inga ne date pas d’hier. Les deux premiers barrages, Inga I (1972) et Inga II (1982), devaient déjà propulser la RDC dans l’ère de l’électrification continentale. Mais les années de crise politique, de mauvaise gestion et de guerres successives ont freiné toute expansion. L’idée d’Inga III refait surface dans les années 2000, sous Joseph Kabila, avec un objectif colossal : produire 11 000 mégawatts d’électricité, soit de quoi alimenter non seulement la RDC, mais aussi une partie de l’Afrique australe. Le projet est alors rebaptisé “Grand Inga”, censé à terme atteindre 40 000 MW, devenant ainsi le plus grand barrage du monde. « Sur le papier, c’est un Eldorado énergétique », commente une chercheuse à l’Université de Kinshasa. « Mais dans la réalité, note-t-elle, la gouvernance, les financements et la planification environnementale n’ont jamais été à la hauteur des ambitions. »
Le projet rencontre également deux types d’opposition, sur le plan environnemental et deuxièmement son intérêt semble limiter aux seuls miniers. D’après le reporter d’Africanews télévision, Chris Ocamringa, ce vaste projet hydroélectrique a été critiqué par certains militants de la société civile qui pensent que ce projet répondra plus au besoin des investisseurs miniers que des Congolais de manière générale. Des populations riveraines craignes également des expropriations mais aussi pour leurs activités champêtres. Ben Munanga, président du conseil d’administration du géant minier KAMOA Copper S.A, rejette les accusations selon lesquelles la production de l’électricité du projet Inga 3 ira à 100% aux miniers. « Il est dit nulle part dans le projet que toute la production ira à l’opérateur minier », a-t-il réfuté.
Des partenaires nombreux, mais aucune mise en œuvre concrète
Au fil des ans, Inga III a vu défiler les partenaires : Chine, Espagne, Afrique du Sud, Banque mondiale, Union africaine. Chaque accord semblait marquer un tournant, avant de retomber dans le flou. La Banque mondiale s’est même retirée du projet en 2016, évoquant « un manque de transparence dans la conduite du dossier ». Sous Félix Tshisekedi, les discussions ont repris avec un consortium sino-espagnol, mais les négociations patinent. En janvier 2026, la Banque mondiale a annoncé un financement disponible de 250 millions de dollars.
Derrière les promesses, les critiques se multiplient. Les organisations écologistes redoutent un désastre environnemental sur le fleuve Congo, le deuxième plus puissant du monde après l’Amazone. Les ONG locales, quant à elles, dénoncent un manque de consultation des communautés affectées par les expropriations prévues. « Le discours sur le développement masque souvent la réalité : des familles déplacées, des écosystèmes détruits et des contrats opaques », dénonce Marie-Louise Kebi, militante d’un collectif pour la préservation des eaux du fleuve Congo.
En 2026, Inga III n’est encore qu’un projet en attente de financement définitif, malgré des décennies d’études et de promesses politiques. Reste à savoir si le nouveau coup d’accélérateur que le président Félix Tshisekedi veut donner à ce projet pharaonique pourrait l’aider à décoller, comme ce fut le cas avec le port en eau profonde de Banana dont les travaux se poursuivent. Les premiers navires pourraient d’ailleurs accoster dès 2027. Le chef de l’Etat actuel ne veut plus que le projet Grand Inga reste un symbole de promesses non tenues, mais devenir un instrument concret de développement de la RDC.
Heshima