À l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo, l’examen annoncé de la motion de défiance visant le vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur et Sécurité, Jacquemain Shabani, initialement prévu le 27 avril, cristallise les tensions politiques au sein de l’Union sacrée de la Nation. Cette motion pourrait être examinée ce 29 avril. Avant cette séance, la majorité présidentielle essaie de créer une solidarité pour ne pas faire tomber son ministre.
Déposée le 13 avril par le député Laddy Yangotikala, la motion de défiance reproche à Jacquemain Shabani une gestion jugée défaillante de la sécurité nationale, notamment dans les grandes villes du pays, ainsi que des entraves au contrôle parlementaire et des abus d’autorité. Après plusieurs jours de tractations et de blocages au sein de la chambre basse, la Conférence des présidents avait finalement acté l’inscription de cette motion à l’ordre du jour de la plénière du lundi 27 avril, dans un climat politique particulièrement tendu. Cette séquence a mis en lumière de profondes divisions au sein de la majorité parlementaire. Retraits de signatures, pressions politiques et rivalités internes ont jalonné le parcours de cette initiative, perçue par certains comme un test du contrôle parlementaire et, par d’autres, comme une manœuvre politique visant à fragiliser un membre clé du gouvernement.
Des pressions sur les initiateurs de la motion
Coup de théâtre à la veille de l’échéance : la motion ne figure finalement pas à l’ordre du jour officiel de la plénière du 27 avril, alors même que son examen avait été annoncé. Cette absence contraint les initiateurs à patienter davantage, ravivant les accusations de blocage institutionnel. Des pressions auraient été exercées sur certains députés signataires de la motion, conduisant à des retraits de soutien, d’après des informations glanées dans les couloirs de l’Assemblée nationale.
Depuis quelques jours, le député Laddy Yangotikala accuse le bureau de l’Assemblée nationale de blocage. Il a dénoncé une violation du Règlement intérieur (article 235), qui prévoit un délai de 48 heures après le dépôt pour le traitement d’une motion. « Malgré les tentatives de dissuasion afin de pousser les uns et les autres à retirer leurs signatures et nous autres à nous retirer de cette initiative, nous restons sereins que la prochaine plénière sera consacrée à l’alignement et au traitement de la motion visant le vice-Premier ministre pour qu’il vienne expliquer à notre chambre la situation sécuritaire des Kinoises et Kinois, des Congolaises et Congolais, de Boyomaises et Boyomais », a déclaré l’élu de Kisangani la veille de la décision de la conférence des présidents ayant annoncé l’alignement de sa motion.
Parallèlement, des doutes ont été soulevés quant à l’authenticité de certaines signatures figurant sur le document de la motion. Ces tensions ont franchi un nouveau cap avec le dépôt d’une plainte pour faux devant le Parquet général près la Cour de cassation, visant l’auteur de la motion, Laddy Yangotikala. Président intérimaire du parti Action des volontaires pour la relève patriotique (AVRP) du ministre Muhindo Nzangi, cet élu était même contraint de démissionner suite à son initiative parlementaire, avant d’être exclu du regroupement politique AB.
Shabani va-t-il devenir le second ministre évincé par sa majorité ?
Sous le premier mandant du président de la République, Félix Tshisekedi, un ministre est entré dans l’histoire pour avoir été évincé par sa propre majorité : Jean-Marie Kalumba Yuma. Ce dernier fut ministre de l’Economie nationale en 2022 quand il a été renversé par l’Assemblée nationale. Le 30 mars 2022, il fut déchu par la plénière de l’Assemblée nationale à la suite d’une motion de défiance du député national Crispin Mbindule. Par un vote de 277 voix pour (199 contre et 12 abstentions), l’Assemblée nationale avait destitué le ministre de l’Économie nationale pourtant membre de la majorité au pouvoir. Une première dans l’histoire congolaise, qui n’avait jamais vu une majorité s’en prendre ainsi à un membre du gouvernement. Ce qui fait craindre le pire à Jacquemain Shabani. Si le patron de la territoriale arrivait à se faire renverser, il serait le deuxième ministre sous l’ère Tshisekedi à tomber devant l’Assemblée nationale.
L’Union sacrée veut sauver Shabani
Avant cette échéance, l’Union Sacrée de la Nation a réuni ses députés afin d’exprimer sa solidarité au vice-premier ministre, ministre de l’Intérieur et membre éminent de la majorité parlementaire. Mais avant la démonstration de ce soutien, Jacquemain Shabani devra présenter ses moyens de défense devant les députés nationaux, conformément au règlement intérieur de l’institution. Au terme de ce débat, les parlementaires procéderont au vote pour décider de l’adoption ou du rejet de la motion de défiance. En cas d’adoption, le membre du gouvernement visé serait tenu de déposer sa démission, conformément à la procédure en vigueur. « La procédure est risquée. Voilà pourquoi pour aligner la motion, il faut que la majorité se rassure de sa propre solidarité envers le ministre visé, sinon, une surprise peut venir du vote », explique une source au sein du parlement.
La plénière du 29 avril pourrait être fortement marquée par cette affaire, devenue emblématique des tensions au sein de la majorité parlementaire. Cette motion de défiance contre Jacquemain Shabani s’impose comme un révélateur des rapports de force au sein de l’Assemblée nationale, laissant en suspens la question du contrôle effectif de l’action gouvernementale en RDC.
Heshima Magazine