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RDC : 20 ans après sa promulgation, la Constitution toujours à l’épreuve de la pratique

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Promulguée en 2006 pour tourner la page des conflits et fonder un État démocratique, la Constitution de la République démocratique du Congo fête ses vingt ans. Entre avancées institutionnelles, révisions controversées et défis d’application, l’heure est au bilan contrasté.

Adoptée par référendum populaire puis promulguée le 18 février 2006 sous la présidence de Joseph Kabila, la Constitution congolaise ambitionnait de refonder l’État sur les principes de démocratie, d’État de droit et de décentralisation. Vingt ans plus tard, plusieurs de ses piliers ont effectivement structuré la vie politique nationale, notamment l’organisation d’élections régulières et la mise en place d’institutions républicaines. Dans le lot des réformes appliquées, il y a notamment l’éclatement de la Cour suprême en trois institutions judiciaires distinctes : la Cour constitutionnelle, la Cour de cassation et le Conseil d’Etat.    

Au plan politique, l’alternance pacifique de 2019, marquée par l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi, a souvent été présentée comme l’une des premières concrétisations majeures de l’esprit constitutionnel. En effet, cette loi fondamentale interdit à un chef de l’Etat élu d’exercer plus de deux mandats. Joseph Kabila qui l’avait promulgué le 18 février 2006 était contraint de céder le pouvoir en décembre 2016 après avoir atteint la milite constitutionnelle de son second mandat. Le manque d’organisation d’élection en décembre 2016 avait conduit le pays à des fortes tensions politiques ayant débouché sur un dialogue. Deux ans plus tard, la présidentielle organisée fin 2018 avait vu Félix Tshisekedi l’emporter. Ce qui a consacré l’alternance voulue par la loi fondamentale.       

Une constitution née de la belligérance…

La guerre civile des années 1990 a laissé certaines provinces de la RDC échapper au contrôle de l’État. Des groupes rebelles, principalement le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et le Mouvement de Libération du Congo (MLC), contrôlent plusieurs territoires dans l’Est et le Nord-Ouest. Dans ce contexte, des négociations de paix à Sun City en 2002, réunissant le président Joseph Kabila, les factions rebelles et d’autres acteurs politiques, mènent à un accord pour un gouvernement de transition basé sur la formule « 1+4 ». Ce modèle prévoit Joseph Kabila comme président, assisté de quatre vice-présidents issus des principaux groupes de la transition : Jean-Pierre Bemba (MLC) pour les affaires économiques, Azarias Ruberwa (RCD) pour la sécurité, Abdoulaye Yerodia Ndombasi pour les affaires sociales, et Arthur Z’ahidi Ngoma pour la culture et développement.

Ce consensus inédit entre des factions historiquement rivales a permis l’élaboration de la Constitution de 2006, qui visait à stabiliser le pays en instaurant des principes démocratiques, une décentralisation accrue et une interdiction explicite de sa révision tendant à modifier le nombre et la durée des mandats présidentiels, afin de prévenir les dérives autoritaires.

Révision de 2011 et enjeux actuels sous Félix Tshisekedi

En 2011, la Constitution de 2006 est amendée pour instaurer une élection présidentielle à un seul tour, une mesure controversée, perçue comme un moyen de faciliter la réélection de Joseph Kabila en limitant les chances de l’opposition de former une coalition. Cette modification marquera une première entorse aux principes de gouvernance initialement convenus entre factions. Face aux tentatives du régime de Joseph Kabila de prolonger ses mandats en 2015, les pressions de la population et de la communauté internationale empêchent une révision de l’article 220, et la première alternance pacifique de la RDC a lieu en janvier 2019 au profit de Félix Tshisekedi.

En 2024, le président Félix Tshisekedi relance le débat constitutionnel en RDC. Il annonce, lors d’une tournée dans la Tshopo, la création en 2025 d’une commission chargée de proposer une nouvelle Constitution « adaptée aux réalités » du pays. Ce projet soulève des inquiétudes, notamment autour de l’intangible article 220, dont la modification permettrait potentiellement au président de se présenter pour un troisième mandat.

Cette proposition de réforme suscite des débats passionnés. Lors d’une interview exclusive accordée à Radio Okapi le 24 octobre 2024, le professeur Jacques Ndjoli, Rapporteur de l’Assemblée nationale, a déclaré que « la Constitution du 18 février 2006 a atteint sa maturité et doit être évaluée au même titre que toute autre loi ». Pour le professeur Bob Kabamba, co-rédacteur de la Constitution de 2006, toucher à cet article constituerait une remise en question des acquis démocratiques.

Une constitution à l’épreuve de la pratique

Au-delà des questions politiques, vingt ans après sa promulgation, l’application de la Constitution reste toujours inégale. La décentralisation, censée renforcer l’autonomie des provinces, demeure partiellement réalisée, faute de transfert suffisant de ressources et de compétences. Plusieurs dispositions relatives à la gouvernance, à la lutte contre la corruption et à l’indépendance de la justice peinent encore à produire leurs effets dans la pratique. Le rôle de la Cour constitutionnelle, garante de la conformité des lois, a parfois été contesté, notamment lors de crises électorales. De même, la Commission électorale nationale indépendante continue de faire face à des critiques sur la transparence et l’organisation des scrutins, illustrant les limites de la consolidation démocratique.

Pour certains Congolais, l’autre aspect qui fâche est la rétrocession des 40% aux provinces. « Il y a eu des avancées mais aussi de non avancées dans l’application de cette constitution. […] Nous avons la caisse nationale de péréquation qui devrait soutenir les provinces. Vingt ans durant, cette caisse de péréquation n’a toujours pas été mise en exécution. Il y a aussi la gestion autonome des provinces avec la rétrocession de 40% des recettes dues à ces entités. Mais cette rétrocession est faite à compte goute. », a réagi maitre Ngoma Vubu, un des constituants.

Cette constitution a surtout souffert dans la mise en pratique de son contenu. « Appliquer la Constitution, […] c’est faire du Premier ministre le véritable chef du gouvernement, et non un exécutant révocable au bon plaisir du palais. C’est garantir l’indépendance effective du pouvoir judiciaire. C’est organiser des élections dont la légitimité ne soit plus contestée dès le lendemain du scrutin. », a ajouté Olivier Kamitatu, un opposant proche de Moïse Katumbi.   

Analyser les acquis et les limites  

Lors d’un colloque organisé le 18 février 2026 au Palais du peuple, des scientifiques ont dressé un bilan et des perspectives sur l’avenir de cette loi fondamentale. Dans un contexte marqué par des tensions politiques et des débats souvent passionnés autour des questions constitutionnelles, André Mbata – professeur constitutionnaliste et secrétaire permanent de l’Union sacrée – a rappelé que la Constitution ne saurait être confisquée par un camp politique ni être transformée en outil de division. D’après ce professeur, cette loi constitue avant tout un socle commun qui exige un examen apaisé, inclusif et fondé sur des critères scientifiques. Pour faire de la réflexion constitutionnelle un exercice permanent, loin des improvisations et des réactions dictées par l’émotion, il a recommandé que le débat sur la loi fondamentale doit retrouver son cadre naturel : les amphithéâtres, les colloques et les espaces académiques, plutôt que les polémiques amplifiées sur les réseaux sociaux. En s’associant à l’université, le professeur Mbata a estimé que le moment est venu, vingt ans après la promulgation de la Constitution, d’en examiner la mise en œuvre, d’en analyser les acquis ainsi que les limites, dans une démarche méthodique et responsable. 

La reconnaissance du pluralisme politique, la liberté de la presse et l’existence d’un Parlement actif témoignent également d’une certaine vitalité institutionnelle, malgré des tensions récurrentes. Vingt ans après sa promulgation, la Constitution congolaise demeure à la fois un socle institutionnel incontournable et un chantier inachevé. Entre respect des principes fondamentaux et nécessité de réformes profondes, son avenir dépendra surtout de la volonté politique et de l’appropriation citoyenne, conditions essentielles pour transformer la lettre constitutionnelle en réalité durable.

Heshima

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30 avril en RDC : célébrer l’enseignant ou révéler une crise persistante ?

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Chaque 30 avril, la République démocratique du Congo honore ses enseignants. Mais derrière les discours officiels, la réalité du terrain en 2026 reste marquée par des retards de salaires, des réformes inachevées et une profession en quête de dignité.

La Journée nationale de l’enseignement, célébrée le 30 avril en République démocratique du Congo, se veut un moment de reconnaissance envers ceux que l’on appelle les « bâtisseurs de la nation ». Pourtant, en 2026, cette commémoration s’inscrit dans un contexte paradoxal : jamais le rôle de l’enseignant n’a été aussi central, mais rarement ses conditions de vie n’ont suscité autant d’inquiétudes.

Sur le plan structurel, le secteur éducatif congolais repose sur une armée impressionnante de professionnels : plus de 624 000 enseignants étaient recensés et payés en mars 2026 . Ce chiffre illustre à la fois l’ampleur du système éducatif et le poids de la masse salariale pour l’État. Dans cette optique, certaines réformes ont été engagées, notamment l’intégration de la prime de gratuité directement dans le salaire dès janvier 2026, afin de réduire les irrégularités et améliorer la transparence .

Cependant, ces avancées peinent à masquer les difficultés persistantes. Les enseignants dénoncent régulièrement des retards de paiement et des arriérés accumulés sur plusieurs mois. En début d’année 2026, des instructions gouvernementales ont été données pour apurer ces dettes, preuve que le problème reste structurel . Dans certaines provinces, des enseignants réclamaient encore des salaires datant de 2025 .

La situation s’est même tendue en avril 2026, avec le dépôt d’un préavis de grève générale illimitée. Les syndicats évoquent une « situation intenable », marquée par des salaires impayés et la marginalisation de certaines catégories d’enseignants, notamment les nouvelles unités . Ces tensions sociales traduisent un malaise profond, où la vocation ne suffit plus à compenser la précarité.

À cela s’ajoutent des anomalies administratives persistantes. Des irrégularités dans le fichier de paie, des ponctions injustifiées sur les primes ou encore des retards liés à la gestion des effectifs continuent de fragiliser le système . Dans certains cas, des enseignants ont vu leurs revenus amputés sans explication, avant des régularisations tardives.

Au-delà des chiffres, c’est la condition humaine de l’enseignant qui interpelle. Contraints de travailler de longues heures sans activités complémentaires, beaucoup peinent à subvenir aux besoins de leurs familles . Dans les zones en conflit, certains continuent même d’enseigner sans salaire pendant plusieurs mois, dans des conditions extrêmes .

Ainsi, la gratuité de l’enseignement de base — réforme phare du gouvernement — se heurte à une contradiction majeure : elle repose sur des enseignants dont les salaires restent faibles et irréguliers . Une équation difficile à soutenir sur le long terme, tant elle affecte la motivation et la qualité de l’enseignement.

En 2026, célébrer la Journée de l’enseignant en RDC revient autant à rendre hommage qu’à poser une question essentielle : peut-on bâtir une école forte sur des enseignants fragilisés ? Entre réformes prometteuses et réalités persistantes, l’avenir du système éducatif congolais dépendra moins des discours du 30 avril que des réponses concrètes apportées aux défis du quotidien.

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Croissance record en RDC : le paradoxe d’une richesse qui peine à réduire la pauvreté

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Avec l’une des plus fortes croissances économiques d’Afrique subsaharienne en 2025, la République démocratique du Congo (RDC) affiche des performances macroéconomiques impressionnantes. D’après le Fonds monétaire international (FMI), la RDC est en passe de devenir la cinquième économie de la région, devançant l’Ethiopie en termes de PIB. Pourtant, cette dynamique contraste avec une pauvreté toujours largement répandue, révélant les limites d’un modèle de croissance peu inclusif.

À première vue, les chiffres donnent le tournis : le pays a réalisé 5,5% de croissance, en baisse par rapport à 2024, mais qui reste supérieure à la moyenne d’Afrique subsaharienne chiffrée à 3,5%, d’après le dernier rapport de la Banque mondiale publié en mars 2026. Tirée par les exportations de cobalt et de cuivre, la République démocratique du Congo enregistre une croissance soutenue, saluée par les institutions financières internationales. Sur les tableaux des analystes, le pays apparaît comme une locomotive régionale, notamment au regard de son fort potentiel des ressources naturelles.

D’après les dernières projections du FMI publiées lors des Assemblées de printemps à Washington, la République démocratique du Congo devrait franchir un cap symbolique en 2026 en dépassant l’Éthiopie pour devenir la cinquième économie d’Afrique subsaharienne en termes de produit intérieur brut (PIB). Cette institution financière prévoit que le produit intérieur brut (PIB) de la RDC atteindra 123 milliards de dollars en 2026, contre 122 milliards pour l’Éthiopie. L’Afrique du Sud reste la première économie de la région, suivie du Nigeria, de l’Angola et du Kenya. Bien que l’écart d’un milliard de dollars reste marginal entre les deux pays, cela a été suffisant pour repositionner la RDC dans le cercle restreint de 5 économies d’Afrique sub-saharienne. La RDC profite notamment de la forte demande mondiale en métaux destinés aux batteries pour renflouer son économie et booster sa croissance.

Un paradoxe avec le vécu des Congolais  

Mais en RDC, cette embellie semble lointaine dans le vécu quotidien des Congolais. Dans les marchés populaires à Kinshasa, des Kinois jonglent avec des prix qui grimpent parfois plus vite que leurs revenus. « La vie est devenue plus dure », confie une mère de famille, entre deux clients. « On parle de croissance, mais nous, on ne la voit pas. » Ce sentiment est largement partagé dans la plupart des villes du pays, à Kinshasa en particulier où la majorité de la population vit de l’informel.

Malgré les milliards générés par le secteur minier, les retombées peinent à irriguer l’ensemble de l’économie. Les emplois créés restent insuffisants, souvent précaires, et concentrés dans des zones spécifiques. Dans les provinces, l’absence d’infrastructures de base – routes, hôpitaux, électricité, eau potable – freine toute dynamique de développement local.

Une croissance peu inclusive 

Le taux de croissance constaté s’explique par une demande mondiale élevée en minerais stratégiques, essentiels à la transition énergétique et aux technologies modernes. Sur le papier, les indicateurs sont au vert : augmentation du produit intérieur brut, afflux d’investissements étrangers et amélioration relative des réserves de change. Le pays confirme ainsi son statut de géant économique potentiel sur le continent. Mais derrière ces chiffres encourageants, la réalité sociale reste préoccupante. Une large partie de la population continue de vivre sous le seuil de pauvreté, avec un accès limité aux services de base tels que l’éducation, la santé, l’eau et l’électricité.

En 2022, environ 73% de la population de la RDC (soit 71,8 millions de personnes) vivait dans une pauvreté extrême, avec moins de 2,15 dollars par jour. En conséquence, environ un quart des personnes vivant dans l’extrême pauvreté dans les pays à faible revenu en Afrique en 2022 vivaient en RDC. En 2025, ces chiffres n’ont pas évolué dans le sens positif. D’après le rapport 2025 de la Banque mondiale, seuls 66% des Congolais en âge de travailler ont un emploi et plus de 81% de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. Malgré ses richesses naturelles, une écrasante partie de la population de la RDC vit encore dans des conditions précaires, illustrant les limites d’un modèle de croissance peu inclusif.

Pour certains experts, le problème n’est pas tant la croissance que sa nature. « C’est une croissance extractive, peu redistributive », explique un économiste. C’est-à-dire, une richesse produite en grande partie par et pour un nombre limité d’acteurs, sans véritable effet d’entraînement sur le reste de la société. À cela s’ajoutent des défis bien connus : gouvernance fragile, corruption persistante, et insuffisance des investissements publics dans les secteurs sociaux. Résultat, les inégalités se creusent et la promesse d’un mieux-être collectif tarde à se concrétiser. La forte dépendance à l’industrie extractive, peu intensive en main-d’œuvre, limite l’impact de la croissance sur l’emploi. Parallèlement, la pression démographique accentue les tensions : des millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, sans perspectives suffisantes.

Pourtant, des pistes existent. Diversifier l’économie, soutenir l’agriculture, investir dans l’éducation et la santé, ou encore renforcer la transparence dans la gestion des ressources naturelles : autant de leviers susceptibles de transformer la croissance en progrès tangible pour la population.D’après le rapport de l’Enquête sur les conditions de vie des ménages publié le 12 février 2026 à Kinshasa par l’Institut national de la statistique (INS), près de 68 % de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté. Cela indique que plus de 64 millions de Congolais vivent avec moins de 5 000 francs congolais (2 dollars) par jour. Des provinces telles que le Kasaï, le Kwilu et le Tanganyika sont les plus durement touchées par cette extrême pauvreté.

Les causes éventuelles d’une pauvreté persistante  

La RDC, souvent décrite comme un « scandale géologique » en raison de l’abondance de ses ressources naturelles, reste confrontée à un taux de pauvreté parmi les plus élevés au monde. Cette situation paradoxale s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, l’instabilité politique et les conflits armés récurrents dans l’est du pays fragilisent les structures économiques et sociales. Ensuite, les infrastructures insuffisantes telles que les routes, l’accès à l’électricité, les services de santé et d’éducation, limitent fortement les opportunités de développement, notamment en zones rurales où vit la majorité de la population.

Par ailleurs, la dépendance de l’économie congolaise à l’exploitation minière, souvent peu redistributive, accentue les inégalités. Si le secteur génère d’importants revenus, ceux-ci bénéficient encore trop peu aux populations locales. La corruption et la gouvernance défaillante sont également pointées du doigt comme des obstacles majeurs à une meilleure répartition des richesses. Face à ces défis, des initiatives émergent. Le gouvernement actuel, avec l’appui de partenaires internationaux, multiplie les programmes sociaux et les projets d’infrastructures. Des efforts sont également entrepris pour diversifier l’économie, notamment dans l’agriculture et l’entrepreneuriat local. Toutefois, les résultats restent encore limités au regard de l’ampleur des besoins.

Heshima Magazine 

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RDC-Ouganda : les dessous d’une collaboration sur fond de méfiance

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L’armée ougandaise (UPDF) a annoncé, fin mars 2026, son intention de se retirer de plusieurs positions dans le territoire de Lubero, au Nord-Kivu et jusqu’à Mahagi, en Ituri. Ce désengagement, confirmé par le chef d’état-major Muhoozi Kainerugaba, se fera, selon lui, en coordination avec Kinshasa, juste après le retrait des rebelles du M23 de la zone. Bien avant cette annonce qui, du reste, n’est pas officialisée, l’Ouganda voulait obtenir la démission du gouverneur militaire de l’Ituri. Une stratégie de pression sur Kinshasa qui interroge sur les véritables motivations de Kampala. Son intervention militaire aux côtés des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) dans la traque des rebelles ADF pourrait bien cacher d’autres motivations, essentiellement économiques.   

L’UPDF (Uganda People’s Defence Force) est déployée en Ituri, dans le nord-est de la RDC dans le cadre de l’opération Shujaa depuis fin 2021, collaborant avec les FARDC contre les rebelles ougandais de l’Alliance des forces démocratiques (ADF). Cette mutualisation FARDC-UPDF vise à neutraliser ce groupe armé qui a fait allégeance à l’Etat islamique. Ce groupe est présent en Ituri et au Nord-Kivu. Officiellement, il s’agit de combattre l’insécurité. Cependant, cette présence vise également à sécuriser les intérêts économiques ougandais (routes, or, bois et pétrole du lac Albert).

A ce jour, cette mutualisation des forces n’a pas permis d’arrêter les attaques des ADF contre des civils aussi bien en Ituri qu’au Nord-Kivu. Loin de renforcer la sécurité des Congolais et des Ougandais dans les zones frontalières, cette alliance semble avant tout servir les intérêts économiques ougandais, notamment en matière d’exportation d’or. 

Les chiffres d’exportation d’or explosent en Ouganda

L’Ouganda n’est pas un producteur massif d’or. Cependant, il enregistre des chiffres record sur l’exportation de ce minerai. Une croissance due à l’augmentation des prix mais surtout au trafic favorisé par l’instabilité de la région, principalement dans l’Est de la RDC. L’Ouganda a vu ses revenus d’exportation d’or atteindre des chiffres records. Selon la Banque d’Ouganda, en 2019, ces revenus s’élevaient à 1,26 milliard de dollars, les exportations d’or ont ensuite culminé à 2,3 milliards de dollars en 2023, puis à 3,3 milliards de dollars en 2024. D’après des prévisions pour 2025, ces revenus devraient atteindre 6,4 milliards de dollars. 

Cette croissance est principalement due à l’augmentation du prix de l’or, qui avoisinait l’année dernière 5.000 dollars l’once. L’or représente désormais 47% des revenus d’exportation de l’Ouganda, surpassant largement d’autres produits phares comme le café et le cacao. Malgré ces chiffres impressionnants, l’Ouganda n’est pas devenu un producteur massif d’or, note TV5 Monde. Lors d’un récent forum économique, le gouverneur adjoint de la Banque centrale ougandaise, Augustus Nuwagaba, a admis que l’or exporté par le pays pourrait ne pas provenir de ses propres mines. « Il se peut qu’il ne soit pas à nous », avait-il déclaré. Mais d’où vient l’or exporté par l’Ouganda ?

L’insécurité en RDC profite à l’économie ougandaise 

L’Ouganda profite du trafic d’or en provenance de pays voisins, notamment de la RDC. Riche en ressources aurifères, ce pays partage une frontière avec l’Ouganda dans des zones comme l’Ituri et le Nord-Kivu. Ces régions sont non seulement riches en or, mais aussi en proie à des conflits armés. Ce qui favorise le trafic de ce métal jaune notamment vers l’Ouganda. En Ituri, par exemple, l’or est très présent, particulièrement dans les territoires de Djugu, Mahagi et Mambasa, s’appuyant sur des gisements historiques (Kilo-Moto). Cette ressource, exploitée à la fois de manière artisanale et industrielle, alimente une économie de guerre contrôlée en partie par des groupes armés et réseaux criminels, générant d’importants flux financiers illicites. Selon l’étude d’une ONG anti-corruption, environ 95 % de l’or exporté depuis l’Ouganda est illicite.  

En état de siège depuis plus de 4 ans, la province de l’Ituri n’a pas toujours recouvré la paix totalement. Le gouverneur militaire, le lieutenant-général Johnny Luboya entretient des rapports tendus avec des trafiquants d’or. L’Ouganda également n’apprécie pas cet officier congolais. Le chef d’état-major de l’armée ougandaise, le général Muhoozi Kainerugaba ne cache pas son hostilité envers ce gouverneur militaire, appelant parfois à son arrestation sur les réseaux sociaux. L’Ouganda a même formulé une demande formelle pour solliciter son remplacement. D’après les informations révélées par Africa Intelligence, le pouvoir de Félix Tshisekedi a rejeté ces demandes de l’armée ougandaise, qui réclamait l’éviction de ce gouverneur militaire.

Sécuriser ses investissements pétroliers

En dehors du trafic d’or à son avantage, l’Ouganda vise aussi la sécurisation de ses intérêts économiques dans la région. Des intérêts qui empiètent sur la zone d’influence du voisin rwandais, estime le rapport d’un groupe d’experts de l’ONU publié en août 2024. En dehors des intérêts sécuritaires, le gouvernement ougandais se concentre sur la sécurisation de ses investissements pétroliers et le renforcement des réseaux commerciaux vers la RDC, où ses exportations formelles ont représenté en 2019 « 156 millions de dollars » et les exportations informelles, constituées en majorité de biens industriels, « 330 millions de dollars ».

Des accointances avec le M23 et la CRP

La collaboration militaire entre la RDC et l’Ouganda s’opère dans un climat de méfiance, avec des allégations de soutien de Kampala à d’autres groupes rebelles, comme le M23 mais aussi la Convention pour la révolution populaire (CRP) de Thomas Lubanga. Ce dernier s’est même exilé en Ouganda mais son groupe mène des combats contre l’armée congolaise en Ituri. L’Ouganda a joué un rôle discret mais documenté dans la résurgence du M23, en facilitant le retour de son chef militaire en RDC en 2017 et en servant de vivier de recrutement pour la rébellion, selon un rapport publié en avril 2026 par le Congo Research Group (CRG) et le Center on International Cooperation (CIC) de l’Université de New York. Ce document note également que des officiers de l’armée ougandaise (UPDF) ont également été signalés comme participant aux sessions de formation militaire dispensées aux recrues du M23 dans le camp de Tchanzu, en RDC, aux côtés d’officiers des Forces de défense rwandaises en 2021. Mais ce rapport ne précise pas la nature exacte des arrangements entre Kampala et le M23. Difficile de savoir si ces facilitations reflètent une politique délibérée de Kampala ou il s’agit simplement des initiatives individuelles de la part de certains officiers militaires ougandais.

Depuis le lancement de ces opérations dénommées « Shuuja » visant à neutraliser les ADF, les autorités congolaises et ougandaises affichent officiellement une volonté commune de restaurer la paix. Malgré des engagements répétés en faveur d’une coopération sécuritaire renforcée, les relations entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda restent marquées par une profonde méfiance, notamment en ce qui concerne leurs opérations militaires conjointes dans l’est du pays. Malgré ce climat de méfiance, Kinshasa et Kampala poursuivent cette collaboration. Le 21 juin dernier, le président congolais Félix Tshisekedi avait reçu à la Cité de l’Union africaine, à Kinshasa, le général Muhoozi Kainerugaba, fils du président Yoweri Kaguta Museveni et chef d’état-major de l’armée. La veille de cette rencontre, le 20 juin, les responsables des armées de deux pays avaient signé un accord pour poursuivre leur opération militaire conjointe contre les rebelles ADF.

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