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Les 12 recommandations de Kabila : une feuille de route ou une stratégie politique voilée ? (Tribune de Joachim Cokola)

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Le 23 mai 2025, Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo (RDC), a pris la parole dans une « adresse à la nation » diffusée en ligne, rompant ainsi un long silence. Ce discours, présenté comme une réponse aux crises multiples qui secouent le pays, met en avant 12 recommandations visant ce qu’il appelle la « refondation de l’État congolais ». Prononcé dans un climat politique explosif marqué par la levée de son immunité parlementaire et des accusations de collusion avec le groupe rebelle l’Alliance Fleuve Congo (AFC) qui inclue le Mouvement du 23 mars (M23), soutenu par le Rwanda, cet appel intervient alors que la RDC fait face à des défis sécuritaires et institutionnels majeurs. Mais derrière ces propositions, se cache-t-il une volonté sincère de redresser le pays, ou une manœuvre calculée pour déstabiliser le président légitime Félix Tshisekedi et orchestrer un retour au pouvoir ?

Cette tribune revient sur ces 12 recommandations pour en explorer les significations, les implications et les sous-entendus politiques. Loin d’être un simple programme de réformes, elles semblent refléter une stratégie où les critiques acerbes lancées contre le pouvoir du président de la République Félix Tshisekedi se mêlent à une tentative de retour de Kabila à la tête du pays, dans un contexte régional complexe dominé par les tensions avec le Rwanda.

Dénoncer une « tyrannie » pour mieux oublier la sienne

Joseph Kabila, dans un discours virulent, qualifie le régime de Félix Tshisekedi de « dictature, pour ne pas dire tyrannie », dénonçant une dérive autoritaire des institutions. Cette accusation, venant d’un président ayant dirigé la RDC de 2001 à 2019, apparaît paradoxale. Son règne, qualifié d’autoritaire par l’opposition, les ONG et la communauté internationale, fut marqué par des violations massives des droits humains, une répression brutale et des abus contre l’opposition.

Après la proclamation des résultats de l’élection de 2011, qui ont donné Kabila vainqueur face à Étienne Tshisekedi, Human Rights Watch a rapporté au moins 24 morts. Étienne Tshisekedi, quant à lui, a été placé sous résidence surveillée, son domicile cerné par des gardes présidentiels, l’isolant pendant plusieurs mois.

D’autres manifestations ont été réprimées sous Kabila. En janvier 2015, les protestations contre une loi électorale ont fait des dizaines de morts. En septembre 2016, environ 50 personnes ont été tuées lors de manifestations exigeant des élections. En décembre 2016, 62 manifestants sont morts en demandant son départ. L’opposition était muselée : les députés Franck Diongo, Diomi Ndongala, Bertrand Ewanga, Mike Mukebayi étaient incarcérés, ainsi que des activistes des droits humains, à l’exemple de Firmin Yangambi. Son principal opposant, Moïse Katumbi, a quant à lui été empêché de rentrer au pays et forcé d’aller en exil. L’Agence Nationale de Renseignements détenait arbitrairement des activistes, souvent torturés.

En exigeant le départ de Tshisekedi comme préalable à toute négociation, alors qu’il dit soutenir les démarches prônées par la CENCO et l’ECC pour un dialogue inclusif, Kabila contredit l’inclusivité. Son silence sur une transition claire suggère une stratégie de blocage. Son passé : clientélisme, corruption, violences , disqualifie hélas son réquisitoire. Les cicatrices de son ère, marquées par la répression sanglante et l’opacité, rendent son discours dérisoire.

Arrêter la guerre : une ambiguïté calculée de Kabila

L’appel à « arrêter la guerre » dans l’Est de la RDC, lancé par Joseph Kabila, pourrait passer pour un plaidoyer humaniste. Qui, en effet, oserait s’opposer à la paix dans une région meurtrie par trois décennies de conflits dont l’intensification, depuis 1996, coïncide avec l’implication des armées rwandaise et ougandaise et l’ascension politique et financière de la famille Kabila ?

Pourtant, cette « recommandation » repose sur des omissions troublantes. Durant son discours de plus de 40 minutes, Kabila ne mentionne jamais le M23, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda et alors acteur clé des violences actuelles. Un silence d’autant plus suspect que la justice congolaise l’accuse de collusion avec ce groupe et Paul Kagame.

De même, s’il évoque le retrait des troupes étrangères (rwandaises), il en fait une priorité étonnamment très secondaire, comme si l’on pouvait éteindre l’incendie sans couper l’arrivée d’essence. Cette hiérarchisation de ses « recommandations », absolument non fortuite, révèle une stratégie : entretenir l’ambiguïté sur ses liens avec Kigali tout en critiquant Kinshasa pour son « échec » à pacifier l’Est, une région qui était en paix jusqu’à l’arrivée des Kabila, accompagnés des armées rwandaises et ougandaises, et qui, depuis, n’a jamais connu de véritable paix, causant des millions de morts. En réalité, sous couvert d’apaisement, Kabila réactive une vieille recette : instrumentaliser l’instabilité de l’Est pour peser sur le pouvoir central. Une tactique qui a servi les intérêts rwandais par le passé et dont ses recommandations actuelles pourraient bien préparer une nouvelle édition.

Rétablir l’autorité de l’État sur toute l’étendue du territoire national

Restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire congolais, en particulier dans les zones de l’Est où les groupes armés et les ingérences rwandaises et ougandaises règnent en maîtres, est une ambition qui va au cœur des problèmes de souveraineté de la RDC. Kabila présente cette idée comme une nécessité urgente, pointant du doigt l’ « incapacité » de Tshisekedi à reprendre le contrôle de ces régions. Mais cette proposition reste désespérément vague, dénuée de toute stratégie ou méthode pour y parvenir.

Sous son propre règne, l’Est est resté un casse-tête insoluble, avec des groupes armés proliférant et des pans entiers du territoire échappant à l’autorité centrale. Accusé lui-même de déstabiliser le pays par son implication présumée avec la rébellion M23, Kabila ressemble à un pyromane qui se présente en pompier. En 2016, l’ONG Human Rights Watch a révélé dans un rapport que Kabila aurait eu recours au M23 pour réprimer des manifestations à Kinshasa, une révélation qui prouve amplement ses liens étroits avec des groupes armés. Cette preuve flagrante soulève une question cruciale : comment Kabila, qui qualifiait ces groupes de rebelles tout en collaborant avec eux, a-t-il pu les faire intervenir jusqu’à Kinshasa ? Comment peut-il prétendre incarner la solution avec une telle proximité avec le M23 ? Pourquoi réussirait-il aujourd’hui là où il a échoué pendant 18 ans ?

Derrière cet appel à la souveraineté, certains analystes décèlent une intention moins avouable : reprendre la main non seulement sur les richesses minières de l’Est, en s’appuyant sur des acteurs comme le M23, qui contrôlent déjà des zones d’extraction, mais aussi espérer reprendre le pouvoir. En conditionnant cette restauration à un changement de leadership, Kabila se pose en homme providentiel, le seul congolais dans un pays de plus de 100 millions d’habitants capable d’apporter la paix et le développement.

Restaurer la démocratie en revenant aux fondamentaux d’un véritable État de droit

Joseph Kabila se présente aujourd’hui en défenseur des principes démocratiques, appelant à un « retour aux fondamentaux de l’État de droit ». Un discours audacieux, pour ne pas dire cynique, venant d’un homme dont les dix-huit années au pouvoir ont méthodiquement sapé chaque pilier de la démocratie congolaise. Comment peut-il sérieusement invoquer l’indépendance des institutions, la justice impartiale ou la séparation des pouvoirs, alors que son règne en a été la négation même ?

La réalité est accablante. Sous Kabila, la justice congolaise s’est transformée en instrument de répression politique. La Cour constitutionnelle, loin d’être un contre-pouvoir, n’a-t-elle pas autorisé Joseph Kabila à rester au pouvoir au-delà de son mandat, en attendant l’élection d’un nouveau président ? N’était-ce pas une interprétation biaisée, suggérant qu’il aurait pu se maintenir indéfiniment à la tête du pays ?

En pratique, cette décision a permis à Kabila de prolonger son règne de deux années supplémentaires, en violation flagrante de la Constitution. N’eût été la pression populaire et internationale qui l’a contraint à organiser les élections, il serait sans doute resté au pouvoir jusqu’à ce jour.

Le Parlement, quant à lui, n’était plus qu’une chambre d’enregistrement, où les décisions se prenaient dans l’ombre du palais de la Nation avant d’être entérinées par des députés dociles. Qui pourrait oublier le spectacle humiliant de 2015, lorsque l’Assemblée nationale, cédant à des pressions inadmissibles, adopta une nouvelle loi électorale subordonnant l’organisation des élections à un recensement général de la population ? Ce vote, qui déclencha des manifestations d’une ampleur inédite et fit plus de 40 morts, ne visait qu’à prolonger indûment le maintien de Joseph Kabila au pouvoir.

Aujourd’hui, son soudain intérêt pour l’État de droit ne trompe personne. Ce n’est pas un programme, c’est une manœuvre. Derrière les grands principes affichés se cache la même vieille stratégie : réécrire les règles du jeu pour préparer un retour au pouvoir. En 2011, il avait déjà modifié la Constitution pour supprimer le second tour présidentiel, s’offrant une « victoire » très contestée. Aujourd’hui, il tente de se draper dans les oripeaux du réformateur, mais son bilan parle pour lui. Comment croire un homme dont le règne a laissé derrière lui des institutions dévoyées, une opposition muselée ? La démocratie mérite mieux que les leçons d’un ancien autocrate.

Rétablir les libertés fondamentales

La défense des libertés d’expression, de réunion et de la presse, mise en avant par Joseph Kabila, résonne profondément dans un pays où ces droits fondamentaux restent fragiles et inachevés. Il souligne implicitement les restrictions ou interdictions ponctuelles de manifestations pour se présenter en défenseur de ces valeurs essentielles à la démocratie.

Cependant, il convient de reconnaître que depuis son arrivée au pouvoir, Tshisekedi a engagé des réformes notables visant à assouplir le climat politique et à encourager un espace public plus ouvert. Malgré des défis persistants, le régime actuel a permis une plus grande diversité d’opinions et un pluralisme médiatique plus visible qu’auparavant. Cette évolution, même incomplète, répond à une aspiration populaire forte et témoigne d’une volonté réelle de renforcer les libertés dans un contexte national complexe.

Ainsi, si la rhétorique de Kabila peut trouver un écho auprès d’une population sensible aux atteintes aux libertés, elle ne doit pas occulter les progrès accomplis ni la détermination du pouvoir en place à poursuivre sur cette voie, malgré les résistances et les défis sécuritaires qui pèsent sur le pays.

Mais là encore, le passé de Kabila contredit ses paroles. Sous son régime, les manifestations étaient réprimées dans le sang, les médias critiques réduits au silence, et les opposants emprisonnés ou exilés. Cette recommandation apparaît comme une tentative opportuniste de se réinventer en champion des droits humains, une image qui peine à convaincre au regard de son histoire. Politiquement, elle vise à rallier l’opinion publique et les partenaires internationaux contre Tshisekedi, tout en détournant l’attention des violations commises sous son propre règne. Sans plan clair pour garantir ces libertés, ceci reste une posture plus qu’un engagement.

Réconcilier les Congolais et reconstruire la cohésion nationale

Dans un pays aussi multiethnique que la RDC, l’appel de Joseph Kabila à la réconciliation et à la cohésion nationale répond à un besoin profondément ressenti par la population. Il critique Félix Tshisekedi pour ce qu’il présente comme un échec à unir les Congolais, laissant entendre qu’il pourrait lui-même incarner celui capable de panser les divisions. Sur le principe, cette aspiration à un sentiment d’appartenance commune est incontestablement légitime et partagée par une majorité de Congolais.

Pourtant, il est important de rappeler que depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi a multiplié les gestes en faveur du dialogue intercommunautaire et de la réconciliation nationale, notamment à travers des initiatives inclusives visant à rassembler les différentes composantes du pays. Malgré les défis structurels et les tensions héritées du passé, son gouvernement s’efforce de promouvoir un vivre-ensemble fondé sur le respect mutuel et la justice sociale.

De son côté, Kabila, durant ses années à la tête de l’État, a souvent été accusé d’avoir exacerbé les clivages ethniques et régionaux, favorisant certains groupes au détriment d’autres, ce qui a contribué à fragiliser l’unité nationale. Son discours actuel, bien que porteur d’un message séduisant, manque cependant de propositions concrètes : comment entend-il réellement réconcilier un peuple aussi divers et meurtri ? Sans une feuille de route claire, cette déclaration apparaît davantage comme une posture destinée à restaurer son image d’homme d’État capable de transcender les divisions.

Politiquement, cette rhétorique lui permet de se positionner en leader au-dessus des clivages, une carte qu’il pourrait jouer pour rallier des soutiens dans un paysage politique fragmenté. Mais face aux réalités du terrain et aux efforts visibles du régime Tshisekedi, son appel sonne plus comme un geste symbolique que comme une proposition pragmatique et crédible.

Relancer le développement du pays par la mise en place d’une bonne gouvernance

Au cours du régime de Joseph Kabila, la RDC perdait chaque année environ 15 milliards de dollars à cause des détournements de fonds publics, selon une révélation faite par le professeur Luzolo Bambi, lors de l’ouverture de la rencontre régionale Afrique de Transparency International tenue à Kinshasa en juin 2018. Ce montant colossal, représentant près de trois fois le budget national de l’époque, estimé entre 3 et 4 milliards de dollars, a gravement entravé le développement du pays. Cette fuite massive de ressources a compromis la fourniture des services publics essentiels, tels que l’accès à l’éducation, à la santé et aux infrastructures, aggravant la pauvreté dans un pays où près de 80 % de la population vivait avec moins de 1,90 dollar par jour.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, le budget national a connu une progression notable, atteignant environ 18 milliards de dollars, grâce à une meilleure mobilisation des ressources publiques. Des initiatives de lutte contre la corruption ont été lancées, notamment à travers des enquêtes et la condamnation de certains hauts responsables. Cependant, malgré ces avancées, la gouvernance transparente reste un défi majeur, les réseaux de corruption et les pratiques opaques demeurant profondément ancrés dans les institutions.

Dans ce contexte, l’appel de Joseph Kabila à une « bonne gouvernance » semble davantage relever d’une stratégie politique visant à critiquer la gestion de Félix Tshisekedi, sans pour autant proposer de solutions concrètes pour rompre avec les pratiques de détournement massives qui ont caractérisé son propre régime.

Relancer le dialogue sincère et permanent avec tous les pays voisins

Kabila prône un dialogue constructif avec le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi pour stabiliser la région des Grands Lacs, une proposition séduisante dans un contexte où les tensions régionales, notamment les conflits armés transfrontaliers, exacerbent l’instabilité en RDC. Cependant, cette recommandation est entachée par son propre bilan et les soupçons persistants de collusion. Des rapports de l’ONU (notamment le rapport du Groupe d’experts de 2012 et 2022) ont documenté le soutien du Rwanda au M23, avec des allégations crédibles impliquant des connexions avec l’entourage de Kabila durant son mandat. Ce passif jette un doute sur la sincérité de son appel au dialogue, qui pourrait masquer une volonté de maintenir une entente tacite avec Kigali, au détriment des intérêts congolais.

En outre, sous la présidence de Kabila, les relations avec les voisins étaient marquées par des tensions récurrentes : l’accord de paix de 2003 avec le Rwanda n’a pourtant pas empêché les incursions répétées du M23, et les négociations avec l’Ouganda sur les conflits frontaliers ont souvent stagné. Critiquer la diplomatie « erratique » de Tshisekedi semble opportuniste quand son propre bilan révèle une gestion chaotique des crises régionales, avec des accords opaques et peu de résultats concrets. Politiquement, cette proposition vise à repositionner Kabila comme un acteur géopolitique crédible, mais elle cacherait la volonté d’octroyer de concessions excessives au Rwanda, notamment sur des questions d’exploitation minières et l’influence permanente de Kagame dans l’Est du pays.

Sans garanties claires sur la transparence et la souveraineté, cet appel au dialogue alimente davantage les suspicions qu’il ne restaure la confiance.

Rétablir la crédibilité du pays auprès des partenaires au niveau tant régional, continental qu’international

Redorer l’image de la RDC sur la scène internationale, ternie par des décennies de conflits, de corruption et d’instabilité, est une ambition que Joseph Kabila présente comme essentielle. Il sous-entend que sous Félix Tshisekedi, le pays se serait isolé, perdant la confiance de ses partenaires étrangers. Si la RDC rencontre effectivement des difficultés à inspirer pleinement la confiance, il convient de souligner que cette marginalisation n’est pas née avec Tshisekedi : sous le long règne de Kabila, le pays était déjà souvent perçu comme un État fragile, incapable de respecter ses engagements internationaux.

Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi a multiplié les efforts pour renouer le dialogue avec la communauté internationale, obtenant un regain d’intérêt et de soutien, notamment à travers des partenariats stratégiques et des engagements concrets en matière de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption. Ces avancées, bien que perfectibles, témoignent d’une volonté réelle de restaurer la crédibilité de la RDC et de repositionner le pays comme un acteur incontournable de la région des Grands Lacs.

En ce sens, la promesse de Kabila de restaurer la crédibilité internationale, sans plan d’action clair ni propositions concrètes pour rassurer bailleurs de fonds et investisseurs, apparaît davantage comme une posture politique destinée à se présenter en dirigeant plus compétent. Pour que la RDC regagne durablement la confiance de ses partenaires, il faudra dépasser les discours et s’appuyer sur les progrès déjà amorcés sous Tshisekedi, en consolidant les réformes et en assurant une gouvernance transparente et stable.

Neutraliser tous les groupes armés et rapatrier ces derniers dans leurs pays d’origine

Neutraliser les groupes armés et renvoyer les combattants étrangers chez eux constitue une réponse directe à l’insécurité chronique qui ravage l’Est congolais. Joseph Kabila critique vivement Félix Tshisekedi pour son incapacité à éradiquer ces menaces, mais sa proposition reste ambiguë, notamment par son silence sur le M23, principal acteur de la crise. Cette omission soulève des interrogations quant à ses liens éventuels avec ces groupes armés dans la région.

Sous le mandat de Kabila, ces milices ont souvent prospéré, bénéficiant parfois de la complicité tacite, voire active, des autorités. En se présentant aujourd’hui comme l’homme capable de les neutraliser, il joue la carte du leader fort, sans toutefois expliquer comment il réussirait là où il a échoué auparavant. Son refus de condamner clairement le M23 et le rôle du Rwanda, principal parrain de la majorité des groupes armés dans l’Est, comme l’a révélé l’ancien général rwandais Faustin Nyamwasa, cofondateur du Front patriotique rwandais (FPR) et ancien chef des renseignements militaires, cité dans le livre « L’Éloge de sang » de Judi River, renforce les doutes sur ses véritables intentions.

Ainsi, cette posture apparaît davantage comme une stratégie politique visant à capitaliser sur la frustration populaire face à l’insécurité, plutôt qu’une feuille de route crédible pour restaurer la paix et la stabilité dans l’Est congolais.

Mettre définitivement fin au recours et à l’utilisation des mercenaires

Mettre définitivement fin au recours aux mercenaires, est présenté par Joseph Kabila comme une nécessité pour renforcer les forces armées nationales. Il sous-entend que le recours à ces combattants extérieurs aurait affaibli la souveraineté de l’État, une critique implicite à l’encontre de Félix Tshisekedi, pour avoir recouru aux mercenaires afin d’aider les FARDC dans la guerre contre le M23.

Pourtant, cette critique oublie que sous le règne de Kabila, l’intégration massive d’anciens éléments du CNDP au sein des FARDC a profondément fragilisé l’armée nationale. Ce mélange a favorisé l’infiltration de groupes hostiles, affaiblissant la capacité des FARDC à mener une guerre efficace contre les rebelles soutenus par le Rwanda. Les mercenaires venus défendre la patrie n’ont souvent été qu’un renfort nécessaire face à une armée déstructurée, elle-même héritée d’un Kabila qui n’a pas laissé à son successeur une force militaire véritablement opérationnelle. Certains analystes vont jusqu’à soupçonner que cette situation a pu être entretenue délibérément, maintenant la RDC dans une vulnérabilité stratégique vis-à-vis du Rwanda.

Par ailleurs, Kabila lui-même a été accusé d’avoir eu recours à des mercenaires pour protéger ses intérêts personnels et politiques, ce qui rend sa condamnation actuelle du phénomène particulièrement cynique. Sa recommandation, vague et dénuée de propositions concrètes, semble davantage destinée à détourner l’attention de son propre passé et à se présenter comme un défenseur des normes internationales.

Ordonner le retrait sans délai de toutes les troupes étrangères du territoire national

Kabila exige le départ immédiat des forces étrangères, notamment rwandaises, du territoire congolais, un appel qui résonne avec la frustration populaire face à l’ingérence extérieure, particulièrement dans l’Est de la RDC, où les incursions rwandaises alimentent les conflits depuis des décennies. Cette revendication de souveraineté semble légitime, mais sa position en fin de liste dans ses propositions est troublante. Étant donné que la guerre et ses causes, dont la forte implication du Rwanda via le M23 est un facteur clé, sont une priorité, pourquoi reléguer une demande aussi cruciale à une place secondaire ? Cette incohérence révèle une possible manoeuvre stratégique.

Durant sa présidence, Kabila n’a jamais obtenu le retrait effectif des forces rwandaises ni coupé les soutiens logistiques au M23, malgré des accords comme celui de Nairobi en 2013. Au contraire, des enquêtes indépendantes, telles que celles du Groupe d’experts de l’ONU, ont pointé des liens troubles entre son régime et des acteurs rwandais, suggérant une tolérance calculée de l’ingérence pour des gains politiques ou économiques, notamment via l’exploitation illégale des minerais. En liant aujourd’hui le retrait des troupes rwandaises à un changement de leadership à la tête du pays, Joseph Kabila semble instrumentaliser la présence de l’armée rwandaise en RDC pour forcer le président de la République, Félix Tshisekedi, à abandonner le pouvoir sous la contrainte. Une menace à peine voilée : les soldats rwandais ne quitteront le sol congolais que lorsque Tshisekedi aura quitté la présidence. Cette manœuvre permettrait aussi à Kabila de préserver ses alliances stratégiques en Afrique de l’Est (avec l’Ouganda, le Rwanda et le Kenya), qui ont longtemps assuré sa protection politique. Cette posture opportuniste, déguisée en défense de la souveraineté, risque de prolonger l’instabilité plutôt que de la résoudre, et soulève des questions sur ses véritables intentions : cherche-t-il à apaiser les tensions ou à maintenir une pression rwandaise pour servir ses intérêts ? Sans un engagement clair pour des mécanismes de contrôle indépendants, cet appel sonne creux et alimente la méfiance envers son agenda.

Conclusion

Les 12 recommandations de Joseph Kabila ne sont pas un simple programme de réformes, mais un puzzle politique où se mêlent critiques acerbes, omissions calculées et ambitions personnelles. Elles visent systématiquement à discréditer Félix Tshisekedi, tout en masquant les échecs d’un homme qui a dirigé la RDC pendant 18 ans sans résoudre ses crises fondamentales. L’absence du M23 dans son discours et du Rwanda, la relégation du retrait rwandais en fin de liste et l’appel à une refondation institutionnelle trahissent une volonté de se repositionner comme leader, probablement avec le soutien du Rwanda.

Ce discours ne propose pas une feuille de route, mais brandit une arme de déstabilisation – un sinistre écho des rébellions passées : l’AFDL et le RCD, ces mouvements qui ont porté les Kabila au pouvoir grâce au soutien actif de Kigali. La RDC, déjà exsangue après des décennies de violences cycliques et d’ingérences étrangères, semble condamnée à endurer un nouveau chapitre de ces jeux de pouvoir mortifères.

Kabila appelle-t-il ici à une répétition de l’histoire ? À une nouvelle guerre par procuration, soutenue par Kigali, pour sacrifier encore des millions de Congolais sur l’autel de ses ambitions ? Entre posture sincère et calcul opportuniste, ses « recommandations », en réalité des exigences déguisées, posent une question cruciale : à qui profitent-elles vraiment ?

Joachim Cokola

Analyste politique

Expert des questions parlementaires congolaises

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Léopards de la RDC : Après l’exploit, l’heure de la confirmation

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Ils sont revenus. Par la grande porte. Après 52 ans d’absence, les Léopards de la République Démocratique du Congo ont foulé les pelouses américaines du Mondial 2026 avec la détermination de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Si l’aventure s’est achevée en seizièmes de finale face à l’Angleterre, elle a laissé un héritage bien plus précieux qu’un simple bilan comptable.

Le retour d’un géant endormi

Pour la RDC, 100 millions d’habitants et une culture footballistique parmi les plus riches du continent, cette qualification était bien plus qu’un exploit sportif. Elle mettait fin à cinq décennies d’attente, depuis l’épopée du Zaïre en 1974, et consacrait le travail de reconstruction engagé sous la houlette de Sébastien Desabre.

Le parcours qualificatif avait déjà valeur de test. Placés dans le groupe B aux côtés du Sénégal, les Léopards ont terminé deuxièmes avec 22 points avant d’écarter le Cameroun puis le Nigeria en barrages. Le dernier obstacle, la Jamaïque, fut franchi en prolongation grâce à Axel Tuanzebe, envoyant toute une nation en délire.

Un Mondial qui change tout

Le groupe K promettait un baptême du feu : Portugal, Colombie et Ouzbékistan. Face aux favoris portugais au NRG Stadium de Houston, les Léopards n’ont pas tremblé. Menés dès la 6e minute, ils ont égalisé juste avant la pause par Yoane Wissa sur corner, pour arracher un nul historique (1-1).

Le sélectionneur adjoint Rafael Hamidi résumait l’exploit : « Ce score de parité face au Portugal, c’était à prendre si on nous l’avait proposé avant le coup d’envoi ». La presse congolaise saluait un système en 3-5-2 particulièrement solide, la discipline collective et les transitions rapides.

Qualifiés pour les seizièmes de finale, les Léopards ont longtemps fait douter l’Angleterre, menant jusqu’à la 76e minute avant de s’incliner 2-1 dans les dernières secondes. Un scénario cruel qui a rappelé les limites d’un groupe prometteur mais encore en apprentissage des grands rendez-vous.

Les enseignements d’une expérience unique

Ce Mondial a livré plusieurs enseignements pour l’avenir. D’abord, une force mentale confirmée. Les barrages contre le Cameroun et le Nigeria avaient déjà forgé ce groupe, capable de rester lucide sous pression. Face au Portugal, les Léopards ont prouvé qu’ils pouvaient rivaliser avec les meilleures nations.

Ensuite, des fragilités structurelles. Comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Japon, la RDC a cédé dans les dernières minutes face à l’Angleterre. Loïc Aumont, spécialiste de la performance, analyse : « Ces sélections possèdent les qualités techniques et physiques. Ce qui fait basculer un match, c’est la gestion des émotions lorsque la pression atteint son maximum ». Un déficit d’expérience à ce niveau que seul le temps et les répétitions pourront combler.

Cap sur la CAN 2027 : un trophée à portée de griffes ?

L’objectif est désormais clair : les Léopards doivent viser le titre lors de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, organisée en 2027 au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie.

Le contexte est favorable. Cette génération, portée par Chancel Mbemba, son capitaine de 31 ans, possède une identité de jeu forte et un vécu commun exceptionnel. Le vivier de talents, évoluant pour beaucoup dans les meilleurs championnats européens, n’a jamais été aussi riche.

Le chemin qualificatif pour la CAN 2027 s’annonce abordable, avec un groupe E composé de la Guinée équatoriale, de la Sierra Leone et du Zimbabwe. Mais les Léopards savent désormais qu’aucune montagne n’est insurmontable, comme l’écrivait la presse congolaise avant le choc contre le Portugal : « Aucune montagne n’est insurmontable quand on est déterminé ».

Le défi de la régularité

Si le rêve est permis, la réalité impose de rester humble. Le Mondial a montré que l’écart avec les meilleures nations s’est considérablement réduit, mais que la gestion des moments décisifs reste le nerf de la guerre. Les Léopards devront transformer l’essai en confirmant leur niveau sur la durée, avec un calendrier international exigeant et des joueurs à préserver.

Sébastien Desabre, l’artisan de ce renouveau, aura à cœur de capitaliser sur cette expérience unique pour faire franchir un nouveau palier à sa sélection. La CAN 2027 sera le test ultime : plus qu’une performance, c’est un trophée que la RDC attend. Le message des supporters est clair, comme le résumait un journaliste avant le Mondial : « On ne vous demande pas de dominer le Portugal, mais juste de sortir un match de malade du début à la fin ». Pour la CAN 2027, on leur demande désormais de ramener la coupe à la maison.

Heshima Magazine

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Opposition, CENCO et ECC en consultations au Burundi : Évariste Ndayishimiye dans la peau de Lourenço ?

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Une délégation réunissant des responsables de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), de l’Église du Christ au Congo (ECC) et plusieurs figures de l’opposition congolaise séjourne à Bujumbura, au Burundi, pour des consultations consacrées à la crise sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo. Organisée à l’invitation du président burundais Évariste Ndayishimiye, cette rencontre alimente les spéculations sur l’émergence d’un nouveau cadre de dialogue politique autour de la paix et de la stabilité dans la région.

Une nouvelle séquence diplomatique s’ouvre dans la recherche d’une issue à la crise qui secoue l’Est de la République démocratique du Congo. Une délégation composée de responsables de la CENCO, de l’ECC ainsi que de plusieurs leaders de l’opposition est arrivée à Bujumbura pour prendre part à des consultations consacrées à la situation sécuritaire et politique en RDC.

Cette mission répond à une invitation du président burundais Évariste Ndayishimiye, qui assure actuellement la présidence en exercice de l’Union africaine (UA). Déjà engagé dans plusieurs initiatives diplomatiques régionales, le chef de l’État burundais entend poursuivre ses efforts afin de rapprocher les différentes parties prenantes et de favoriser une solution politique durable. La délégation est composée du pasteur André Bokundoa, président de l’ECC, du pasteur Éric Senga, de Mgr Donatien Nshole, secrétaire général de la CENCO, ainsi que des opposants Martin Fayulu, Delly Sesanga et Dieudonné Bolengetenge. Les membres de cette mission ont quitté Kinshasa dans la nuit du samedi 4 au dimanche 5 juillet 2026 à bord d’un vol régulier d’Ethiopian Airlines à destination de la capitale burundaise.

Évariste Ndayishimiye dans la peau de Lourenço ?

Cette initiative, qui intervient alors que plusieurs processus de médiation restent inachevés, soulève une interrogation majeure : Évariste Ndayishimiye cherche-t-il à reprendre le flambeau laissé par João Lourenço ou à insuffler une nouvelle dynamique sous l’égide de l’Union africaine ?

Alors que l’Angola avait été mandaté pour faciliter un dialogue intercongolais, la multiplication des divergences avec les autorités congolaises sur le format et le cadre de ces discussions a progressivement conduit le projet dans l’impasse. D’où cette question que se posent plusieurs observateurs de la crise congolaise : João Lourenço a-t-il jeté l’éponge ?

Officiellement mandaté en février dernier pour mener des consultations en vue d’un dialogue politique en RDC, le président angolais peine à concrétiser son initiative et se fait de plus en plus discret. S’il n’a pas officiellement renoncé à sa mission, plusieurs sources diplomatiques citées par Jeune Afrique indiquent que le processus est, pour l’heure, au point mort.

Les consultations de Bujumbura interviennent alors que les combats se poursuivent dans l’Est de la RDC. Plusieurs localités des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu restent sous le contrôle de l’armée rwandaise et de ses alliés de l’AFC/M23, selon les autorités congolaises, tandis que les initiatives diplomatiques se multiplient pour tenter d’enrayer une crise qui perdure depuis plusieurs années.

Les prémices d’un dialogue inclusif ?

Au-delà de la dimension sécuritaire, la présence conjointe des représentants des Églises et de l’opposition politique confère à ces consultations une portée particulière. Depuis plusieurs mois, la CENCO et l’ECC plaident en faveur d’un dialogue inclusif susceptible de restaurer la cohésion nationale et de créer les conditions d’une paix durable. Leur implication, aux côtés de figures de l’opposition, pourrait traduire une volonté d’élargir les concertations au-delà des seuls canaux gouvernementaux. Selon plusieurs observateurs, cette démarche pourrait également préparer le terrain à un dialogue politique plus large, associant les différentes sensibilités politiques et sociales du pays. Lors de sa récente visite à Kinshasa, le président Évariste Ndayishimiye avait d’ailleurs exprimé son souhait de rencontrer les responsables de l’opposition congolaise avant la marche dite « pacifique » de l’opposition, initialement prévue le 8 juillet puis reportée au 22 juillet. Cette manifestation vise à réclamer la démission du président Félix Tshisekedi, que ses opposants accusent de vouloir modifier la Constitution afin de se maintenir au pouvoir au-delà de 2028, année marquant la fin de son second et dernier mandat.

Si aucun détail officiel n’a encore filtré sur le contenu des échanges à Bujumbura, ces consultations témoignent de la volonté des acteurs régionaux de maintenir la dynamique diplomatique afin de favoriser une désescalade et de rechercher une solution négociée à la crise qui continue de déstabiliser l’Est de la RDC. Reste à savoir si cette initiative débouchera sur un véritable processus de dialogue ou ne constituera qu’une étape supplémentaire dans les multiples médiations en cours. Une chose est certaine : en réunissant autour d’une même table les Églises, l’opposition politique et un acteur régional désormais au premier plan, Bujumbura pourrait devenir le point de départ d’une nouvelle séquence diplomatique dont les développements seront suivis de près, tant en RDC que dans l’ensemble de la région des Grands Lacs.

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ADF : douze années de terreur dans l’Est de la RDC

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Massacres de civils, enlèvements, déplacements de populations et attaques répétées contre les forces de sécurité. Depuis 2014, les Forces démocratiques alliées (ADF) se sont imposées comme l’un des groupes armés les plus meurtriers de l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). D’abord rébellion ougandaise réfugiée dans les forêts du Nord-Kivu, le mouvement a progressivement muté pour devenir une organisation terroriste redoutée, responsable de milliers de morts et d’une insécurité persistante dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.

L’histoire des ADF ne commence pas en République démocratique du Congo. Le groupe est créé au milieu des années 1990 en Ouganda par Jamil Mukulu, un opposant au régime du président Yoweri Museveni. Sous la pression de l’armée ougandaise, les rebelles traversent rapidement la frontière et trouvent refuge dans les régions montagneuses et forestières de l’Est congolais, où ils établissent leurs bases arrière. Pendant plusieurs années, les ADF demeurent relativement discrètes, vivant du trafic de ressources naturelles, du commerce illicite et de diverses activités économiques locales. Mais à partir de 2014, la situation bascule. Après une vaste offensive militaire des Forces armées de la RDC (FARDC) contre leurs bastions, le groupe adopte une stratégie de représailles particulièrement violente contre les populations civiles.

Entre octobre 2014 et aujourd’hui, les territoires de Beni, Lubero, Mambasa et Irumu deviennent le théâtre de massacres à répétition. Hommes, femmes et enfants sont tués lors d’attaques nocturnes souvent menées à l’arme blanche. Des villages entiers sont incendiés, tandis que des centaines de personnes sont enlevées. Selon plusieurs organisations nationales et internationales de défense des droits humains, les ADF sont responsables de milliers de morts au cours de la dernière décennie. Le territoire de Beni, dans la province du Nord-Kivu, est particulièrement touché, au point de devenir l’un des symboles de l’insécurité chronique qui frappe l’Est du pays.

De la rébellion au terrorisme…

Au fil des années, le mouvement évolue également sur le plan idéologique. À partir de 2017, plusieurs rapports des Nations unies et d’organismes spécialisés font état d’un rapprochement entre certaines factions des ADF et l’organisation djihadiste État islamique. En 2019, l’État islamique revendique officiellement plusieurs attaques menées dans l’Est de la RDC à travers sa branche dite « Province d’Afrique centrale » (ISCAP). Cette affiliation, contestée à ses débuts par certains experts, se confirme progressivement par la propagande diffusée par les réseaux de l’État islamique et par l’évolution des modes opératoires du groupe. Malgré cela, les ADF conservent des caractéristiques locales fortes, enracinées dans les réalités sécuritaires et économiques de la région des Grands Lacs.

Opérations conjointes « Shujaa » 

Face à cette menace, les autorités congolaises ont multiplié les opérations militaires. En mai 2021, le gouvernement instaure l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri afin de renforcer la lutte contre les groupes armés. Quelques mois plus tard, la RDC et l’Ouganda lancent conjointement l’opération militaire « Shujaa » pour traquer les combattants ADF dans leurs sanctuaires forestiers.

Malgré près de cinq ans d’efforts conjoints de la RDC et de l’Ouganda dans le cadre de l’opération Shujaa, les zones débarrassées des combattants des ADF sont régulièrement réinfiltrées en l’espace de quelques semaines. Cette situation s’explique notamment par la solidité du système de succession interne du groupe prévue à l’avance, qui lui permet d’avoir une relève rapide du commandement lorsque des dirigeants sont neutralisés. Des allégations de collusion avec des acteurs étatiques, la faiblesse de la gouvernance et l’insuffisance de la protection des civils aggravent également le problème.

L’opération Shujaa repose sur des offensives conjointes, qui vont des opérations de combat mobiles au renseignement humain, visant à démanteler les structures de commandement des ADF et à rétablir l’autorité de l’État dans les zones occupées. Au-delà des approches cinétiques, elle entend soutenir la stabilisation, notamment par la construction de routes et la réinsertion des personnes enlevées. Toutefois, sa stratégie intègre peu d’approches préventives capables de neutraliser les ADF et reste réactive.

Ces offensives permettent de démanteler plusieurs camps rebelles et d’éliminer certains commandants. Toutefois, les ADF démontrent une forte capacité d’adaptation. Fragmentés en petites unités mobiles, leurs combattants continuent de mener des attaques meurtrières contre les civils et les positions militaires. Aujourd’hui encore, malgré les efforts militaires et les initiatives régionales de stabilisation, les ADF figurent parmi les principaux acteurs de l’insécurité dans l’Est de la RDC. Le groupe demeure particulièrement actif dans les zones frontalières entre le Nord-Kivu et l’Ituri, où les populations vivent sous la menace permanente d’incursions armées. Douze ans après le début des massacres de grande ampleur à Beni, la question des ADF reste l’un des défis sécuritaires majeurs de la République démocratique du Congo. Derrière les statistiques et les rapports se trouvent des milliers de familles endeuillées, des villages détruits et des communautés déplacées. Tant que cette menace persistera, la paix durable dans l’Est du pays demeurera un objectif difficile à atteindre, malgré les efforts déployés par les autorités congolaises et leurs partenaires régionaux.

Groupe armé le plus meurtrier en mai 2026

Les ADF ont été responsables du plus grand nombre de victimes civiles dans l’est de la République démocratique du Congo au cours du mois de mai 2026. C’est ce que révèle un rapport publié par l’Institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence, Ebuteli, qui fait état d’une recrudescence alarmante des attaques contre les populations civiles, notamment dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. L’insécurité continue de faire des ravages dans l’Est de la République démocratique du Congo.

Dans son dernier rapport sur la situation sécuritaire, Ebuteli indique que les ADF demeurent le groupe armé le plus meurtrier de la région, avec au moins 190 civils tués au cours du seul mois de mai 2026. Ce bilan représente une augmentation spectaculaire par rapport au mois d’avril, où 53 victimes civiles avaient été enregistrées. Selon le rapport, cette recrudescence des violences s’est traduite par au moins 36 attaques attribuées aux rebelles ougandais, actifs principalement dans les territoires de Beni, Mambasa, Irumu et Lubero. Les assaillants ont multiplié les incursions meurtrières dans plusieurs villages, ciblant des populations civiles souvent sans défense.

L’un des faits marquants du mois a été le retour des attaques dans la ville de Beni. Dans la nuit du 30 au 31 mai, des combattants ADF ont mené plusieurs incursions simultanées dans la ville et ses environs, causant la mort d’au moins 26 civils. Il s’agit de la première attaque documentée dans la zone urbaine de Beni depuis 2023. Le rapport souligne également que les ADF ont intensifié leurs opérations malgré les offensives conjointes menées par les Forces armées de la RDC (FARDC) et l’armée ougandaise dans le cadre de l’opération Shujaa. Les chercheurs estiment que plusieurs de ces massacres pourraient constituer des représailles aux pressions militaires exercées contre le groupe armé.

Pendant ce temps, d’autres groupes armés restent actifs dans la région. En Ituri, la CODECO et l’URDPC poursuivent leurs activités criminelles, tandis que dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, les affrontements entre le M23 et divers groupes armés locaux continuent d’alimenter l’instabilité. Toutefois, aucun de ces acteurs n’a atteint le niveau de violence meurtrière enregistré par les ADF au cours du mois de mai.

Alors que les populations de l’est de la RDC espèrent un retour durable de la paix, les conclusions du rapport d’Ebuteli rappellent l’ampleur du défi sécuritaire auquel le pays reste confronté. La montée en puissance des attaques des ADF, combinée à la persistance de multiples foyers de violence, continue de faire peser une lourde menace sur les civils, premiers victimes d’un conflit qui semble loin de s’essouffler.

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