Il y a trois ans, en novembre 2021, une opération militaire sans précédent a été lancée dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Baptisée Opération Shujaa, cette initiative conjointe des Forces Armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et de l’Uganda People’s Defence Force (UPDF) avait pour but clair de neutraliser les Forces Démocratiques Alliées (ADF), responsables d’exactions massives depuis les années 1990. Trois ans plus tard, alors que la région des Grands Lacs demeure une zone sous tension, il est impératif d’évaluer les résultats sécuritaires de cette collaboration militaire et ses impacts sur les populations locales.
L’Opération Shujaa a été lancée dans un contexte de crise sécuritaire aiguë. Les ADF, bien qu’originaires d’Ouganda, sont actives dans l’Est de la RDC depuis les années 1990, intensifiant leurs attaques et semant la terreur dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Selon un rapport du Parlement européen de mars 2025, les ADF ont causé environ 6 000 morts civiles à Beni entre 2013 et 2021, et plus de 2 000 à Bunia en 2020. Les attentats de novembre 2021 à Kampala, qui ont fait quatre morts et 37 blessés, ont précipité la décision des présidents Félix Tshisekedi et Yoweri Museveni de lancer une offensive conjointe. L’objectif était clair : démanteler les bases des ADF, démanteler leurs réseaux de recrutement et de financement, et rétablir la sécurité pour permettre le développement socio-économique.
L’opération, menée principalement par la division de montagne de l’UPDF sous le commandement du général Muhoozi Kainerugaba, fils du président ougandais, avec le général-major Bombele Lohola Camille des FARDC comme coordinateur, a mobilisé initialement entre 2 000 et 4 000 soldats ougandais, renforcés à environ 5 000 début 2025. Cette collaboration s’est concentrée sur les zones de Beni, Irumu et Mambasa, où les ADF avaient établi des camps retranchés.
Avancées notables et amélioration de la situation humanitaire
Au cours des trois dernières années, l’Opération Shujaa a enregistré des avancées significatives. En juillet 2025, les forces conjointes ont capturé une base majeure des ADF à Apakwang, dans la province de l’Ituri, qui abritait entre 1 000 et 1 500 combattants et leurs familles. Cette capture a marqué un tournant stratégique, privant les ADF d’une infrastructure clé et, selon les responsables de l’opération, aurait entraîné la mort présumée de leur chef Musa Baluku.
L’opération a également eu un impact direct sur la baisse du nombre de victimes civiles. Selon un rapport du Combating Terrorism Center de West Point publié en mars 2024, avant septembre 2022, 14 des 20 mois précédents avaient enregistré plus de 100 morts civils par mois dus aux attaques des ADF. Après cette date, seuls 3 des 14 mois suivants ont dépassé ce seuil, indiquant une diminution significative de la violence. De plus, l’opération a perturbé les capacités de propagande des ADF, affiliées à la Province d’Afrique centrale de l’État islamique (ISCAP), le nombre de photos publiées par l’ISCAP étant passé de 280 en 2021 à 92 en 2023, et à seulement 8 au premier trimestre 2024.
Sur le plan humanitaire, les forces conjointes ont libéré de nombreux otages. Le 28 juillet 2024, 23 personnes, dont 13 mineurs, ont été secourues près de la rivière Malibongo dans l’Ituri. En août de la même année, 49 ex-otages ont été remis à la société civile à Beni. Ces efforts ont permis de réunir des familles et de réduire l’emprise psychologique des ADF sur les communautés locales. Cette normalisation a facilité la reprise des activités socio-économiques, renforcée par des projets d’infrastructure comme la construction de la route Kasindi-Beni-Butembo, dont les travaux ont débuté en mars 2022.
Des défis persistants face à une menace résiliente
Malgré ces progrès, les ADF restent une menace active. Selon une résolution du Parlement européen de mars 2025, en décembre 2024, les ADF ont revendiqué 48 attaques ayant causé plus de 200 morts. Cette recrudescence, observée début 2025, coïncide avec l’engagement des FARDC contre le M23, qui a capturé Goma en janvier 2025. Cette distraction a permis aux ADF d’intensifier leurs attaques contre les civils, exploitant les failles dans la couverture militaire.
La complexité de la région, où opèrent plus de 100 groupes armés, complique davantage la situation. Le conflit avec le M23, soutenu par le Rwanda, a détourné des ressources cruciales des FARDC, limitant leur capacité à maintenir la pression sur les ADF. De plus, le terrain difficile, caractérisé par des forêts denses et un manque d’infrastructures, donne un avantage tactique aux ADF, qui évitent les combats directs et utilisent les civils comme boucliers humains. Les défis logistiques et la nécessité de coordination continue entre les FARDC et l’UPDF restent des obstacles majeurs.
Perspectives locales : entre espoir et prudence
Les réactions des communautés locales à l’Opération Shujaa reflètent un mélange d’espoir et de frustration. À ses débuts, l’opération a suscité un scepticisme marqué, certains Congolais craignant que l’intervention ougandaise ne serve des intérêts économiques. Cependant, les progrès réalisés ont atténué ces inquiétudes. Un membre de la société civile locale a déclaré à RFI en décembre 2024 : « Dans cette zone, les progrès sont là. Même si les massacres n’ont pas cessé. »
Les initiatives d’infrastructure ont également été bien accueillies, comme la construction de la route Kasindi-Beni-Butembo. La levée des couvre-feux à Beni et la possibilité de voyager sans escorte armée sur certaines routes témoignent d’une amélioration perceptible de la vie quotidienne. Cependant, la persistance des attaques des ADF alimente une méfiance résiduelle. Les communautés locales, épuisées par des décennies de violence, demandent une protection accrue et une responsabilité plus grande des forces conjointes pour éliminer complètement la menace.
Vers une paix durable : un défi régional
L’Opération Shujaa a incontestablement affaibli les ADF, en les chassant de bastions clés et en perturbant leurs réseaux logistiques et de propagande. Ces résultats, combinés à la réduction des pertes civiles et à l’amélioration de la sécurité à Beni, offrent un espoir prudent pour la région.
Cependant, la menace des ADF persiste, et leur capacité à se réorganiser dans des zones reculées comme Irumu, Mambasa et Tshopo reste une source de vive préoccupation. La recrudescence des attaques en 2025, exacerbée par le conflit avec le M23, souligne la nécessité d’une stratégie plus large pour adresser les causes profondes des conflits dans l’Est de la RDC, telles que l’exploitation des ressources, la pauvreté et la marginalisation.
L’Opération Shujaa sert de modèle pour la coopération régionale dans la lutte contre les menaces transnationales. Pour consolider ces gains, il est essentiel de renforcer les capacités des forces locales, d’investir dans le développement socio-économique et de promouvoir le dialogue régional pour prévenir l’escalade des tensions.
En somme, l’Opération Shujaa a transformé le paysage sécuritaire dans certaines parties de l’Est de la RDC, offrant un répit aux communautés longtemps martyrisées par les ADF. Cependant, la persistance des attaques et la complexité des dynamiques régionales rappellent que la paix reste un objectif difficile à atteindre, nécessitant un engagement soutenu et une approche multidimensionnelle.
Heshima Magazine